Le Rwanda contemporain représente un paradoxe géopolitique où la rationalité occidentale traditionnelle échoue à saisir les dynamiques du pouvoir. Cet État des Grands Lacs fonctionne selon une logique où la force prime sur le dialogue, où la mémoire traumatique du génocide sert à la fois de légitimation interne et de bouclier externe, et où la realpolitik s’exprime sans fard.
Pour la RD Congo, voisin immédiat, comprendre cette réalité implacable n’est pas une option intellectuelle mais une nécessité stratégique vitale. Paul Kagame a construit un État imperméable à la raison normative en utilisant le poids du génocide pour lequel il est personnellement, avec le Front Patriotique Rwandais, un acteur majeur et principal bénéficiaire comme une matrice politique.
Le génocide des Rwandais en 1994 ne constitue pas seulement un événement historique – il forme le socle identitaire et politique du régime actuel. L’histoire comme arme de guerre devient un instrument de gouvernance à Kigali. Les commémorations officielles, les discours politiques et le système judiciaire hybride (mêlant tribunaux nationaux et international comme le TPIR) servent à consolider une narration univoque du passé .
Le régime de Paul Kagame a institutionnalisé la gestion du passé nomme l’ambivalence et le poids du silence. D’un côté, une mémoire très visible du génocide (mémoriaux, commémorations, éducation); de l’autre, un silence imposé sur certaines violences post-1994 et une répression de toute contestation de la version officielle sous l’accusation de “divisionnisme”.
Le Rwanda présente une caractéristique rare parmi les États africains contemporains : l’armée (RDF) ne constitue pas un simple instrument du pouvoir mais en est l’épine dorsale. Les données révèlent que plus de 45.000 détenus et anciens combattants ont été transférés dans des camps de “solidarité” (ingandos) où sont inculquées les “vertus de la réconciliation nationale” sous contrôle militaire.
Cette militarisation s’étend à toute la société. Comme le souligne le jugement du TPIR contre Georges Rutaganda, ancien vice-président des Interahamwe, les milices ont joué un rôle central dans l’appareil génocidaire et cette logique de mobilisation armée populaire n’a pas disparu, seulement canalisée par l’État. Paul Kagame applique la logique de la force comme grammaire des relations internationales.
Les relations entre la France et le Rwanda illustrent l’inefficacité des approches rationnelles-normatives. Le rapport Duclert (2021) commandé par Emmanuel Macron reconnaît enfin la “responsabilité accablante” de la France dans le génocide. Pourtant, cette reconnaissance tardive n’a guère modifié la donne géopolitique : Kigali continue d’exiger des actes plus que des paroles.
Paul Kagame applique une pression constante via son réseau diplomatique et ses relais médiatiques. La France a tenté pendant des années une approche fondée sur le dialogue et la coopération judiciaire (comme en témoigne l’arrestation en France de l’ancien ministre rwandais Jean de Dieu Kamuhanda ). Ces efforts se sont heurtés à un mur : le Rwanda agit selon une temporalité qui lui est propre.
Kagame impose une logique où seule compte le rapport de force, où chaque concession est interprétée comme une faiblesse appelant de nouvelles exigences. Il y a pour des procès du TPIR cette asymétrie fondamentale. Alors que des figures comme Georges Rutaganda sont condamnées à la prison à vie pour génocide (un verdict “implacable” selon les termes mêmes du jugement ), les crimes attribués au FPR sont systématiquement exclus du mandat du tribunal.
Cette justice sélective renforce la perception rwandaise que seul le rapport de force détermine le droit international. La RDC doit intégrer trois réalités inconfortables. D’abord, la temporalité rwandaise est longue. Là où les démocraties occidentales changent de priorités avec leurs élections, le Rwanda pense en décennies. Les griefs contre la RDC (refuge des génocidaires, exploitation illégale des ressources) restent actuels même lorsque Kinshasa estime la page tournée.
Ensuite, la force crée le droit. Les interventions militaires rwandaises en RDC (1996, 1998, 2012, 2022…) suivent une logique où la légalité internationale est secondaire face aux impératifs sécuritaires et économiques perçus. Enfin, la vulnérabilité comme force à utiliser. Le statut de victime historique du génocide sert de capital politique international que Kigali mobilise habilement pour neutraliser les critiques.
Face à cette réalité, la RDC doit développer une dissuasion crédible. L’absence de capacité militaire réelle invite aux interventions. Seule une armée professionnalisée et équipée peut modifier le calcul coût-bénéfice de Kigali et internationaliser différemment au lieu de dénonciations morales peu efficaces. Mais aussi documenter systématiquement les flux financiers liés à l’exploitation illégale des minerais pour frapper les intérêts économiques réels.
La RDC doit mettre en place un travail sur la mémoire concernant les enfants rescapés des massacres rwandais sur son territoire. La société congolaise porte des traumatismes profonds qu’il ne faut absolument pas négliger. Une diplomatie sensible à cette vulnérabilité psychologique collective pourrait être plus efficace que les confrontations frontales.
Il faut que la RDC accepte l’asymétrie. Le Rwanda ne “normalisera” pas ses relations avec la RDC sur le modèle européen. Kinshasa doit concevoir des mécanismes de coexistence pragmatique plutôt que rechercher une amitié impossible. Les récits des enfants rescapés du génocide, avec leur “expression sans filtre” de la violence, nous rappellent une vérité cruelle.
Dans certaines configurations historiques, c’est la loi du plus fort qui prévaut. Le Rwanda n’est pas un État incohérent – il suit une cohérence centrée sur la survie et la puissance, forgée dans le creuset du génocide. Pour la RDC, cela implique de parler le seul langage que Kigali comprend véritablement : celui de la force contrôlée, de la dissuasion crédible et des intérêts bien calculés.
Toute autre approche revient à espérer qu’un État né dans le feu du dernier génocide du XXe siècle joue selon les règles d’un monde dont l’inaction a laissé massacrer un million de ses citoyens. “Ijoro ribara uwariraye” – seule celui qui a traversé la nuit peut en faire le récit. La RDC doit admettre qu’elle ne partage pas la même nuit que son voisin, et agir en conséquence.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













