Devant la Chambre des représentants de Belgique, l’expert Erik Kennes a pointé du doigt une “crise de légitimité” à Kinshasa et la politique régionale du Rwanda comme les deux moteurs de la guerre dans l’Est de la RDC. Une analyse qui rompt avec le récit manichéen et suscite le débat. Dans le cadre feutré d’une audition parlementaire à Bruxelles, une voix experte a apporté un éclairage aussi pertinent que dérangeant sur le conflit qui ravage l’Est de la RD Congo.
Erik Kennes, fin connaisseur de la région des Grands Lacs, a présenté une analyse équilibrée et sans concession, attribuant la responsabilité de la crise à deux acteurs principaux : le Rwanda et le gouvernement congolais lui-même. Devant les députés belges, Kennes a résumé sa thèse en une formule choc : “Le Rwanda est la moitié du problème dans la guerre dans l’Est de la RDC, l’autre moitié se trouve à Kinshasa.”
Cette déclaration rompt volontairement avec le discours souvent binaire qui accuse uniquement les voisins de la RDC ou, à l’inverse, exonère totalement les autorités congolaises de leurs responsabilités internes. La première partie de l’analyse de Kennes reprend un constat largement documenté par les experts de l’ONU et de nombreuses ONG. Le Rwanda est accusé de soutenir militairement le groupe rebelle RDF/M23, lui fournissant des troupes, des armes et un soutien logistique.
Cette stratégie, selon Kennes, poursuit des objectifs de sécurité nationale kigaliens – lutter contre les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR) – mais aussi des visées économiques et géopolitiques plus larges sur les richesses minières de l’Est congolais. “L’implication du Rwanda est un facteur de prolongation et d’aggravation majeure du conflit. Elle alimente un cycle de violence et rend toute solution militaire illusoire sans un arrêt de ce soutien extérieur”, a-t-il souligné.
La “moitié” congolaise : la bombe à retardement de la légitimité
C’est sur le second volet de son analyse qu’Erik Kennes apporte une perspective plus originale et politiquement sensible. Pour lui, l’autre moitié du problème réside dans la capitale congolaise. Il pointe une “crise de légitimité” profonde, née du “non-respect des résultats des élections de 2018 et surtout depuis le chaos électoral de 2023”.
L’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi en 2018, suite à un accord politique controversé avec l’ancien président Joseph Kabila, a toujours été perçue par une partie de l’opposition et de la société civile comme illégitime. Beaucoup estimaient que Martin Fayulu avait été privé de sa victoire. Cette fragilité initiale, selon Kennes, a contraint le pouvoir à des compromis et a miné la confiance des citoyens envers les institutions.
Les élections de décembre 2023, marquées par des reports chaotiques, des dysfonctionnements massifs et un rejet catégorique de leurs résultats par une large frange de l’opposition, ont achevé de délégitimer le pouvoir aux yeux de millions de Congolais. “Quand un gouvernement ne dispose plus d’une légitimité incontestable, sa capacité à unifier la nation, à mobiliser la population derrière une cause commune et à gérer une crise sécuritaire de cette ampleur est gravement compromise”, a expliqué l’expert.
Cette crise de légitimité se traduit par une incapacité à construire un état de droit. La corruption endémique, la faiblesse de l’armée (FARDC) et de la justice créent un terreau fertile pour l’émergence de milices et la perpétuation de la violence. Mais aussi une instrumentalisation du patriotisme. Erik Kennes suggère que la focalisation sur la menace rwandaise sert parfois de diversion pour éviter de répondre aux défaillances internes et à la demande de réformes.
Un gouvernement dont la légitimité est contestée est moins crédible et moins fort dans ses négociations diplomatiques. En liant directement la sécurité de l’Est à la santé démocratique de Kinshasa, l’analyse d’Erik Kennes est une piqûre de rappel. Elle signifie qu’aucune solution durable ne pourra émerger d’une approche purement sécuritaire ou d’une médiation internationale qui ne tiendrait pas compte de la donne politique interne congolaise.
Pour Kennes, la communauté internationale, et en particulier la Belgique, ancienne puissance coloniale qui entretient des relations complexes avec les deux pays, doit adopter une position équilibrée. Il s’agit de faire pression sur Kigali pour qu’il cesse son soutien au M23, tout en encourageant, voire en exigeant, de Kinshasa des réformes politiques profondes, un dialogue inclusif avec une opposition crédible et la tenue d’élections transparentes.
Cette double exigence est la seule voie, selon lui, pour briser le cercle vicieux de la guerre et de l’instabilité qui mine la région des Grands Lacs depuis près de trois décennies. Un message qui, s’il est entendu, pourrait redéfinir les priorités de la diplomatie internationale en RDC.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













