Uvira est tombée, une autre ville congolaise passe sous contrôle étranger. Et le silence fut. Pas de tollé national, aucune indignation spontanée, pas de sursaut collectif. Entre le confort des villas à Dubaï et l’indifférence des élites, une question brûle : pourquoi la jeunesse congolaise ne se lève-t-elle pas pour défendre la terre de ses ancêtres ?
Nous sommes entrés dans l’ère de l’humiliante normalité. Une armée étrangère prend nos villes quand elle le souhaite, y reste aussi longtemps qu’elle le veut, et nous, nous continuons à scroller, à danser, à prier, à nous enrichir sans broncher. Chaque nouvelle occupation devrait être un coup de couteau dans la chair nationale, mais nous semblons anesthésiés, drogués à l’indifférence, complices d’un suicide collectif.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment avons-nous pu laisser la peur, l’individualisme et la honte remplacer la fierté et la colère sacrée qui ont construit les nations ? Ce n’est pas une question militaire, c’est une question d’âme. Regardez autour de vous : une partie de notre élite court après les villas clinquantes de Paris, les comptes offshore, les diplômes internationaux, tandis que le sol même qui a nourri ses aïeux est piétiné.
La jeunesse, elle, est parfois trop occupée à chercher du likémon (l’argent facile), à suivre les influenceurs, à rêver d’exil — comme si le futur était nécessairement ailleurs. Le patriotisme est devenu un hashtag éphémère, un slogan de stade, un souvenir folklorique. Pendant ce temps, d’autres se battent, meurent et résistent dans l’Est. Mais leur combat semble lointain pour beaucoup dans les salons climatisés de Kinshasa ou de l’étranger.
Nous avons délégué la défense de notre terre à des mains étrangères, à des mercenaires, à la “communauté internationale” — cette même communauté qui regarde, prend des notes, et parfois profite de notre division. Qui sommes-nous donc, nous qui laissons faire ? Un peuple orphelin de ses propres valeurs ? Une génération si traumatisée par les guerres et la corruption qu’elle préfère jouir du présent, quitte à n’avoir plus de futur ?
Avoir un pays n’est pas un dû. C’est un héritage qu’on transmet, qu’on défend, qu’on honore. Sinon, nous ne serons bientôt plus que des apatrides de luxe, des palestiniens et exilés de l’intérieur, regrettant trop tard la terre que nous n’avons pas su garder. Il est temps de réveiller la colère saine, celle qui construit. Pas celle qui détruit sur les réseaux sociaux, mais celle qui organise, qui sensibilise, qui exige des comptes, qui se forme, qui investit ici, qui croit ici.
Nous devons cesser de fuir. Parce qu’il n’y a pas de Bruxelles ou Londres qui vaille la terre où reposent nos morts et où doivent grandir nos enfants. Uvira n’est pas qu’une ville de plus après Bunagana, Goma et Bukavu. C’est le test final de notre dignité. Si nous ne nous levons pas maintenant — pas seulement en armes, mais en conscience, en unité, en refus catégorique de cette fatalité — alors oui, nous mériterons le sort des peuples qui disparaissent de l’histoire pour n’avoir pas su défendre leur droit d’exister.
La guerre n’est pas seulement dans nos villes. Elle est dans nos têtes. La conquête des esprits précède et accompagne toujours la conquête des territoires. Et c’est là qu’il faut d’abord gagner. Celui qui laisse le criminel, le violeur et l’assassin récidiviste tel un lion affamé entrer dans sa hutte ne pourra plus décider qui y dormira demain. Levons-nous. Avant qu’il ne soit trop tard.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













