Il fallait oser. C’est connu que ça ose tout. D’ailleurs, c’est à cela qu’on le reconnaît. Steve Mbikayi, puisque c’est de lui qu’il s’agit, découvre soudainement que la souveraineté du peuple est gravement lésée par l’interdiction de réélire à vie un homme providentiel. C’est une révélation. Un éclair de génie dans un ciel politique souvent assombri par de mesquines considérations sur l’alternance et l’équilibre des pouvoirs.
Steve Mbikayi, ancien syndicaliste devenu politique par la force des choses, dans une prose aussi audacieuse que commode, vient de dénoncer l’une des plus grandes supercheries de notre temps : la limitation des mandats présidentiels. Enfin, un homme courageux qui ose dire que l’empereur devrait avoir le droit de porter la pourpre à perpétuité, pour le plus grand bien de ses sujets, bien entendu.
Selon notre pourfendeur de “l’arithmétique institutionnelle”, empêcher un peuple de reconduire son président ad vitam aeternam est une “réduction de la souveraineté populaire”. Voilà une conception de la démocratie aussi novatrice qu’un trousseau de clés remis à un kleptomane en lui disant : “Tu es libre, mais ne sors pas.” La vraie liberté, nous explique-t-on, c’est la possibilité de voter indéfiniment pour le même homme.
La souveraineté populaire ne serait donc pas l’exercice d’un choix éclairé et renouvelé, mais un acte de foi perpétuel en un sauveur indispensable. On ne peut qu’admirer la sincérité de ce combat. Quel noble renoncement à l’ambition personnelle. Il est évident que Monsieur Steve Mbikayi, en défendant ce principe avec une ferveur si désintéressée, ne pense qu’au bien du peuple congolais et à sa sacro-sainte souveraineté.
L’idée que lui, ou tout autre élu providentiel, puisse un jour être contraint de descendre de son piédestal par une simple règle constitutionnelle est une insulte à l’intelligence des masses. Le peuple sait. Le peuple veut. Et si le peuple veut la même personne pendant trente, quarante ou cinquante ans, qui sommes-nous, pauvres esprits chagrins obsédés par “l’arithmétique”, pour s’y opposer ?
Et puis, il y a cet argument massue : “le véritable combat démocratique est celui de l’intégrité”. Bien sûr. Tout est une question d’intégrité. On se demande pourquoi se préoccuper de règles, de contre-pouvoirs ou de limites, puisque tout repose sur la vertu des dirigeants. C’est une vision tellement plus simple tant qu’elle nous offre son abyssale inculture. Construire des institutions fortes et impartiales ? Une perte de temps.
Établir des garde-fous contre la concentration excessive du pouvoir ? Une méfiance mal placée. Faisons simplement confiance à l’intégrité de l’homme fort du moment. L’Histoire, notamment celle de notre cher pays, regorge d’exemples édifiants (Mobutu, LD Kabila et Joseph Kabila avant Félix Tshisekedi) où cette confiance absolue a porté des fruits magnifiques : stabilité, prospérité et respect scrupuleux des droits de l’homme.
Cette diatribe contre les limites de mandat est un classique du genre, un tube de l’été des autocrates et de leurs thuriféraires. Elle sort des cartons à chaque fois qu’un dirigeant, ayant épuisé les projets de société, commence à envisager la présidence comme un droit patrimonial. On agite le spectre de l’ingérence occidentale, on parle de “démocratie adaptée à notre culture”, et on brandit l’étendard de la souveraineté populaire pour mieux la confisquer.
Le cynisme de l’opération est à la mesure de son hypocrisie. Car derrière cette défense enflammée du “choix du peuple”, se cache une peur bleue : celle du peuple lui-même, le jour où, las du monologue politique, il serait tenté par un vrai dialogue. Une alternance pacifique, voilà l’ennemi. C’est bien plus risqué. Cela pourrait révéler que le sauveur indispensable était, en fin de compte, remplaçable. Ainsi, Monsieur Steve Mbikayi nous livre une leçon :
“La démocratie n’est pas un système qui permet au peuple de se choisir et de déchoir ses dirigeants. Non, c’est un sacre. Une onction qui, une fois donnée, ne saurait être reprise sans sacrilège. C’est une vision certes médiévale, mais présentée avec un vernis de philosophie politique qui frise le génie du sophisme. Ne nous laissons plus abuser par ces dogmes rigides sur la limitation du pouvoir.
Embrassons la vision progressiste de Steve Mbikayi : une démocratie où le peuple est souverain pour toujours choisir la même personne, jusqu’à ce que la mort – ou une révolution – les sépare. Après tout, pourquoi s’embarrasser d’élections quand on peut organiser des plébiscites ? La souveraineté populaire, version Mbikayi : le droit de dire “oui mécaniquement, machinalement, indéfiniment à la même question”. Quel progrès.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













