Cela fait un an. Exactement 365 jours. Une année entière depuis que les sirènes se sont tues pour laisser place à un silence plus lourd que le bruit des obus. Le 27 janvier 2025, Goma, la capitale du Nord-Kivu, vivante, vibrante, tumultueuse, tombait. Pas dans un assaut apocalyptique, mais dans une succession d’annonces laconiques, de posts sur les réseaux sociaux, et dans l’indifférence étourdissante d’un monde regardant ailleurs.
Aujourd’hui, 27 janvier 2026, nous ne commémorons pas. Nous constatons. Et le bilan est d’une amertume à vous corroder l’âme. Un an que le drapeau aux couleurs d’un État voisin, celui qui jure ses grandes heures sur la colline de Kigali n’avoir pas un seul soldat ici, flotte de facto sur une capitale régionale congolaise. Un chef-d’œuvre d’équilibriste géopolitique. Pas d’occupation, nous serine-t-on dans les salons feutrés de la diplomatie internationale. Non, bien sûr.
Seulement une “présence, une influence, une redéfinition des réalités sécuritaires”. Quelle élégance dans la sémantique ! Goma n’est pas “prise”, elle est administrée par une milice terroriste dont les uniformes, les armes, le commandement et le carnet de chèques semblent miraculeusement faire un aller-retour quotidien au-dessus du lac Kivu. Une anomalie géographique, sans doute. Que fête-t-on, en ce triste anniversaire ?
L’efficacité d’une désinformation devenue si éhontée qu’elle en devient un art ? La communauté internationale, gardienne autoproclamée de l’ordre, a trouvé la parade ultime : organiser des réunions. Des réunions d’urgence, des réunions de suivi, des consultations, des sommets. Le cycle infernal des “préoccupations profondes”, des “appels au calme et des feuilles de route” dont l’encre s’efface avant même d’être sèche.
Chaque réunion est une victoire pour les faits accomplis. Chaque déclaration ambiguë, un blanc-seing déguisé. Un an de diplomatie a abouti à ce constat génial : il est très difficile de faire partir quelqu’un qui est confortablement installé chez vous. Et Kinshasa dans tout cela ? La voix du gouvernement est portée partout pour que la justice soit enfin rendue à notre peuple. La communauté internationale, si véhémente à dénoncer l’agression de Vladimir Poutine, semble parfois se perdre dans le grand théâtre de l’inertie.
On mobilise, on se lève, on jure de ne jamais abandonner. Les discours sont enflammés, les défilés impressionnants. Mais Goma reste là-bas, de l’autre côté d’une ligne de front qui a fini par ressembler à une frontière. Le patriotisme se mesure-t-il en décibels ou en résultats stratégiques ? La souffrance des habitants de l’Est est-elle devenue un fond sonore permanent, une variable d’ajustement dans les calculs politiques et les joutes verbales ?
L’”Union Sacrée pour la Nation” pilotée par le Professeur André Mbata Mangu face à l’envahisseur a-t-elle tenu plus longtemps que le temps d’une conférence de presse ? Les vrais célébrants de cet anniversaire, ce sont eux. Les maîtres de Kigali et leurs procurateurs locaux. Ils peuvent contempler leur œuvre : une ville brisée, une région déstabilisée, une nation humiliée, et une communauté internationale engluée dans ses propres contradictions.
Ils ont démontré, avec une froide efficacité, que dans le monde d’aujourd’hui, la force brute, bien habillée de mensonges cyniques et protégée par des alliances intéressées, peut payer. Et même très bien payer. Alors oui, triste anniversaire, Goma. Triste anniversaire, RD Congo. Ce n’est pas seulement une ville qui est tombée il y a un an. C’est un principe : celui de l’inviolabilité des frontières, de la souveraineté, de la dignité. Un principe qui a été observé, analysé, puis placé dans un tiroir au nom du réalisme.
Les larmes des déplacés, le silence des écoles fermées, la peur des habitants, tout cela pèse moins lourd que les intérêts stratégiques et les minerais. En ce jour, ne cherchez pas de commémoration officielle. Cherchez plutôt le bruit des tractations secrètes, le cliquetis des armes qui continuent d’affluer, et le son étouffé d’une honte collective que plus personne n’ose nommer. Un an déjà. Et le chapitre n’est toujours pas écrit sur la libération, mais sur la normalisation de l’inacceptable. Voilà le véritable bilan. À vomir de dégoût.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













