Il aura fallu moins de trois ans à Robert Agenonga pour accomplir ce que Mobutu n’a jamais réussi : annexer pacifiquement l’Ouganda. Élu à Mahagi en 2023 sous les couleurs du 4AC, notre honorable député siège désormais au Parlement ougandais en 2026. Félicitations, monsieur le député. Vous venez de prouver que le multipartisme, chez nous, c’est aussi du multilatéralisme.
Prochaine étape : député à l’Assemblée nationale française en 2028, maire de New York en 2030 ? On ne doute plus de rien. Robert Agenonga est un poisson. Il a cette faculté stupéfiante de nager dans deux eaux sans jamais avoir l’air mouillé. Élu en 2023 dans le territoire de Mahagi en Ituri en RDC avec près de 20.000 voix — probablement des voix convaincues par son programme environnemental qui consistait à planter des arbres le long du lac Albert — le voilà propulsé député national… ougandais.
On ne sait pas s’il a fait campagne à Kampala en lingala ou en swahili, mais une chose est sûre : cet homme a compris que la mondialisation, ce n’est pas seulement pour le commerce des minerais. C’est aussi pour les carrières politiques. Pourquoi se limiter à un seul pays quand on peut trahir deux patries à la fois ? Le regroupement politique 4AC, proche de l’ancien vice-Premier ministre Peter Kazadi et de l’actuel ministre délégué à la Défense Eliezer Ntambwe, n’a encore rien déclaré.
Sans doute préparent-ils un communiqué triomphant du type : “Notre camarade Agenonga a été élu à l’étranger, preuve de notre influence internationale.” Ou alors ils cherchent fébrilement une carte de l’Afrique pour comprendre où se trouve exactement Mahagi par rapport à la frontière ougandaise. En attendant, le silence est assourdissant. On n’entend même plus les cigales. À croire que le 4AC pratique désormais la politique de l’autruche : si on ne voit pas le problème, Agenonga n’est pas député ougandais.
Mais il l’est. Et il siège. Pendant que vous lisez ces lignes, il est peut-être en train de voter un budget à Kampala. En treillis. Avec un badge au nom de Museveni. Qui sait ? Reconnaissons au moins à Robert Agenonga une certaine cohérence. Élu en 2023 sur un programme de protection de la nature, il a compris que la nature, justement, n’a pas de frontières. Les arbres qu’il voulait planter à Mahagi ? Ils pousseront peut-être mieux côté ougandais. Les lacs qu’il voulait sauver ? Ils sont partagés.
Alors pourquoi pas son mandat ? Après tout, la pollution ne s’arrête pas aux bornes douanières, pourquoi les élus le feraient-ils ? On imagine déjà la campagne pour 2028 : “Votez Agenonga : un député pour deux pays, des impôts pour quatre.” C’est ce qu’on appelle, dans le jargon, une externalité positive. Pour lui. Pas pour nous. Jusqu’ici, les politiciens congolais en disgrâce se contentaient de fuir à l’étranger pour échapper à la justice. Désormais, ils s’y font élire. C’est un progrès considérable.
Pourquoi se cacher à Bruxelles ou Paris quand on peut siéger en Ouganda avec immunité parlementaire et per diem ? Robert Agenonga ouvre une voie nouvelle : celle de l’exil rémunéré. Plus besoin de pleurer sur son sort dans un hôtel de Nairobi. On pose ses valises à Kampala, on se présente aux élections — avec quelques billets bien placés, les listes électorales ougandaises sont aussi accueillantes que les nôtres — et on devient collègue de celui qui était encore, il y a peu, un voisin.
La frontière n’est plus une barrière, c’est une opportunité. Alors oui, on peut sourire. Mais au fond, une seule question taraude les électeurs de Mahagi, ceux qui ont glissé un bulletin à son nom en 2023 : est-ce qu’il va nous rembourser ? Parce que 20.000 voix, ça se mérite. Ça s’achète aussi, parfois, mais ça se mérite surtout. Robert Agenonga a pris leur suffrage, leur confiance, leur espoir. Et il est parti siéger ailleurs. Comme on part en vacances, sans prévenir.
Alors, monsieur le député, si vous nous lisez depuis votre nouveau bureau à Kampala : merci pour cette leçon de géopolitique. Mais la prochaine fois, prévenez au moins votre circonscription. Un petit mot sur un bout de papier. “Chers électeurs, je vous quitte pour un autre mandat, de l’autre côté de la route.” Ça s’appelle la courtoisie. Ici, on appelle ça encore de la trahison. Mais peut-être que là-bas, c’est juste de la mobilité professionnelle.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













