82 nouveaux docteurs, et après ? La RD Congo a-t-elle vraiment besoin de thèses qui ne soulèvent que la poussière des bibliothèques ? L’amphithéâtre était plein, les toges impeccables, les sourires fiers. La photo de famille, parfaite. L’Université de Kinshasa (UNIKIN) vient de “produire” 2 708 diplômés, dont 82 nouveaux docteurs, présentés comme l’élite intellectuelle censée porter le développement de la nation.
La machine à diplômer tourne à plein régime, elle est même huilée. Trop huilée, peut-être. Car derrière le faste de la cérémonie se cache une réalité plus sombre, plus amère : une production à la chaîne de titres creux, qui sonnent faux à l’heure où le Congo a un besoin urgent de compétences réelles et d’intelligences pratiques. La course au titre a créé une diplomation intéressée. Le savoir est ainsi sacrifié sur l’autel du prestige.
Le titre de docteur est-il devenu un simple accessoire de prestige, un sésame pour gravir les échelons administratifs ou obtenir une note de frais plus élevée ? À voir la frénésie autour de ces soutenances, on est en droit de se poser la question. La particularité des sujets défendus ? Souvent, elle réside dans leur profonde déconnexion des réalités brûlantes du pays. Il n’y aurait aucune originalité, aucune singularité.
Pendant que les populations luttent pour l’accès à l’eau potable, que les routes se délitent et que le chômage frappe une jeunesse désœuvrée, que trouvons-nous dans le marigot académique ? Des thèses sur des concepts hyper-théoriques, des analyses littéraires obscures sur des auteurs mineurs du XIXe siècle, des recherches en vase clos qui ne dialoguent qu’avec elles-mêmes. Nous avons parcouru ces thèses et n’y avons rien trouvé d’extraordinaire.
Où sont les travaux de fond sur la gestion des ressources minières, l’agronomie tropicale, les énergies renouvelables adaptées au bassin du Congo, la résilience face aux crises sanitaires ? Le génie congolais est détourné vers des sujets qui, pour être “académiquement corrects”, n’en sont pas moins parfaitement inutiles. C’est la consécration de l’incompétence pratique, le couronnement de l’analphabétisme face aux vrais problèmes.
Le système, lui, est bien rodé. Une poignée de professeurs, souvent plus soucieux de préserver leur pré carré que de servir le savoir, dirige des cohortes d’étudiants qu’ils poussent vers des sujets sans risque, sans enjeu, sans défiance. La méthode est simple : éviter soigneusement tout sujet qui dérangerait les puissants, qui remettrait en cause un ordre établi ou qui exigerait une vraie innovation. Une mafia académique qui étouffe l’innovation.
Le résultat est une pensée unique, formatée, aseptisée. La thèse n’est plus un exercice de rigueur intellectuelle et d’audace ; elle est devenue un long et fastidieux pensum, une formalité administrative pour obtenir un parchemin. Le plagiat, les emprunts non sourcés, les données “arrangées” ? Simple détail. L’important est que la machine continue de tourner, produisant des docteurs qui maîtrisent l’art de parler pour ne rien dire, experts en jargon mais ignorants des solutions concrètes.
Et ensuite ? Ces 82 docteurs, bardés de leurs titres, se présentent sur un marché de l’emploi saturé de diplômés et assoiffé de compétences. Le choc est violent. Le secteur privé, qui a besoin de résultats tangibles, se détourne de ces profils surdiplômés mais sous-compétents. Le secteur public, lui, les absorbe parfois, ajoutant une couche de bureaucratie à une administration déjà pléthorique et inefficace.
Le cercle vicieux est parfait : l’université produit des inadaptés, parfois des analphabètes qui perpétuent ensuite le système en devenant à leur tour enseignants, reproduisant les mêmes travers. Le pays, lui, continue de stagner, attendant toujours cette élite salvatrice qui n’arrive jamais. Il y a urgence de casser cette machine. Il est temps de sonner l’alarme. L’UNIKIN, et avec elle toutes les universités congolaises, doit cesser d’être une usine à diplômes pour redevenir un creuset de l’intelligence et de l’innovation.
Cela suppose une révolution culturelle de lier systématiquement la recherche aux défis nationaux prioritaires, instaurer une rigueur académique absolue, avec des sanctions sévères contre le plagiat et la fraude, impliquer les professionnels, les entreprises et les communautés dans l’élaboration et l’évaluation des travaux et valoriser l’impact, pas seulement la publication. Un docteur doit être jugé sur sa capacité à résoudre des problèmes, pas à empiler des citations.
La RD Congo n’a pas besoin de 82 nouveaux docteurs qui ne savent que disserter. Il a besoin de 82 ingénieurs, 82 agronomes, 82 économistes, 82 innovateurs capables de se salir les mains et de faire avancer le pays. La collation des grades ne doit pas être une fin en soi, mais le début d’une mission. À quand un véritable sursaut ? La RD Congo qui est agressée et occupée depuis 30 ans mérite mieux qu’une élite en toc.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













