À Isiro, le climat n’est plus seulement tropical. Il est électrique. Entre le Gouvernorat et les opérateurs économiques, le dialogue s’est mué en bras de fer. Celui qui se présentait hier comme l’artisan du renouveau provincial, Jean Bakomito Gambu, est aujourd’hui accusé d’avoir troqué la truelle du bâtisseur contre le sifflet de l’arbitre qui arrête le match dès que le jeu commence.
Promesses envolées, chantiers bloqués, investisseurs désabusés : la rupture est désormais consommée. À trois ans des échéances de 2028, l’idylle politique semble avoir pris fin plus tôt que prévu. Tout commence avec un contrat d’emphytéose signé en bonne et due forme entre plus de 200 opérateurs économiques et le Chemin de Fer de l’Uélé (CFU). L’ambition est claire : ériger un complexe commercial moderne face au rond-point du Gouvernorat.
Un projet structurant, symbole d’une province qui ose enfin penser développement urbain. Les fonds sont mobilisés. Les matériaux sont acheminés. Les plans sont validés. Bref, pour une fois, l’économie locale semblait avancer plus vite que les discours politiques. Puis, coup de théâtre. Une instruction ferme du Gouverneur, relayée par son ministre provincial de l’Urbanisme, tombe comme un couperet : arrêt immédiat des travaux.
Sans explication convaincante. Sans alternative. Sans mécanisme de compensation pour les investissements déjà engagés. Ironie de l’histoire : lorsqu’il était sénateur, Jean Bakomito s’était fait le chantre de la défense des commerçants face aux décisions jugées arbitraires de son prédécesseur. Aujourd’hui, les mêmes acteurs dénoncent une posture identique, sinon plus brutale. Le défenseur d’hier serait-il devenu le censeur d’aujourd’hui ?
Aval technique, veto politique : qui gouverne vraiment ?
La Direction Générale du CFU aurait formellement autorisé la reprise des travaux. Mais à Isiro, l’aval technique ne pèse pas lourd face à la décision politique. Un second arrêt de chantier est ordonné. Toujours sans justification publique détaillée. Dans une province où l’insécurité juridique freine déjà les investissements, le signal envoyé est désastreux : même un contrat régulier peut être suspendu au gré d’une instruction administrative.
Pour les opérateurs économiques, la question n’est plus seulement financière. Elle est existentielle : peut-on encore investir sereinement dans le Haut-Uele ? Règlements de comptes ou stratégie foncière ? Dans les couloirs feutrés comme dans les terrasses animées d’Isiro, les hypothèses circulent. Certains évoquent des tensions foncières héritées de l’ère précédente. Le dossier des terrains proches de la prison centrale, aujourd’hui sous l’influence de Dieudonné Asane Lobia et de partenaires étrangers, aurait laissé le Gouverneur en marge des grands circuits décisionnels.
Dès lors, le blocage du rond-point relèverait-il d’une simple mesure administrative… ou d’une bataille d’influence ? Des investisseurs lésés s’interrogent ouvertement : l’espace stratégique du rond-point serait-il devenu l’objet d’appétits nouveaux ? L’absence de communication officielle détaillée ne fait qu’alimenter les soupçons.
Au-delà du centre-ville : une gouvernance contestée
Le malaise dépasse largement le dossier CFU. Sur l’axe Neisu (CAPSA), plusieurs acquéreurs de parcelles affirment ne plus pouvoir jouir de leurs biens malgré des titres en règle. Entre lenteurs administratives et décisions contradictoires, le droit de propriété semble parfois aussi fragile qu’un permis de construire en attente de signature. Le bilan du gouverneur, jadis présenté comme « providentiel », est désormais passé au crible :
- Un gouverneur inaugurateur plus qu’initiateur
Ses détracteurs lui reprochent de multiplier les coupures de rubans sur des projets lancés sous l’administration précédente, sans impulser de véritables chantiers structurants propres à son mandat. - Une jeunesse entrepreneuriale à l’arrêt
Alors que le Chef de l’État appelle à l’émergence d’une classe moyenne dynamique, nombre de jeunes entrepreneurs dénoncent un climat peu propice à l’initiative privée. Les procédures seraient lourdes, les décisions imprévisibles, les soutiens quasi inexistants. - Une tentation autoritaire ?
Certains observateurs évoquent un usage discutable des leviers administratifs et sécuritaires pour contenir la contestation. Si ces accusations demandent à être formellement établies, leur simple circulation révèle un déficit de confiance inquiétant.
2028 en ligne de mire : la sanction des urnes ?
En politique, l’économie est souvent la meilleure baromètre. Or, les opérateurs économiques représentent à la fois le moteur financier et un poids électoral non négligeable. Aujourd’hui, beaucoup annoncent déjà leur intention de “sanctionner dans les urnes” celui qu’ils avaient soutenu avec enthousiasme. Le surnom affectueux de “Mwana Nzambe” laisse place à une image plus sombre : celle d’un dirigeant hésitant, voire obstructif.
À force de bloquer des chantiers, le risque est de figer aussi son propre avenir politique. Entre bâtir ou bloquer, « Mwana Nzambe » doit choisir. Le Haut-Uélé n’a pas besoin d’une guerre des ego. Il a besoin de stabilité juridique, de cohérence administrative et d’une vision claire du développement urbain et économique.
Jean Bakomito peut encore reprendre l’initiative : clarifier les dossiers litigieux, sécuriser les investissements et restaurer le dialogue avec les forces vives de la province. Car en politique, le plus grand danger n’est pas l’opposition. C’est la déception de ceux qui ont cru en vous.Et à Isiro, cette déception commence à ressembler à un vent durable.
François Anga Kupa, Journaliste et écrivain / Lobjectif












