Monsieur le Gouverneur a inventé une nouvelle forme de sécurité participative, où la milice supplée l’État, la peur tient lieu de débat, et la critique se règle à coups de intimidations. Il faut le reconnaître, le Gouverneur Jean Bakomito Gambu est un innovateur. Lassé sans doute des lourdeurs administratives et des principes démocratiques désuets, il a décidé de révolutionner la gouvernance provinciale.
Sa méthode ? Une “sécurité sur-mesure”, assurée non par les forces de l’ordre traditionnelles, mais par une milice privée, chic et efficace, dirigée par le très charismatique Emmanuel Neigbolongwe, alias « Sénateur Américain ». Un nom qui fleure bon le contrat de sous-traitance sécuritaire made in Washington, mais dont les pratiques semblent tout droit inspirées du far-west le plus sauvage.
L’objet de cette milice n’est pas banale : elle ne s’encombre pas de patrouilles fastidieuses ou de la protection des biens et des personnes. Non, sa mission est plus ciblée, plus politique. Il s’agit d’offrir une solution définitive – comprenez par là physiquement définitive – à l’irritante question de l’opposition et de la critique. Pourquoi débattre quand on peut faire taire ? Pourquoi convaincre quand on peut menacer ?
La philosophie de M. le Gouverneur est d’une simplicité biblique. Le 27 novembre 2025 restera comme une démonstration éclatante de l’efficacité du système. Ce jour-là, plus de cent membres de cette garde rapprochée se sont dévoués pour tenter d’éliminer physiquement l’honorable Prosper-Salomon Motugbu Madilu. Un député provincial élu, président d’un groupe parlementaire, quelle cible insignifiante !
Heureusement, l’intervention malencontreuse de la police et des FARDC, visiblement peu au courant des nouvelles méthodes de « dialogue social », est venue gâcher cette opération de séduction. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, mais parfois, l’omelette vous échappe. Mais Jean Bakomito est un persévérant. Ne pas avoir réussi à faire taire un élu ne l’a pas découragé. Loin s’en faut !
Il a simplement étendu le service après-vente à d’autres parlementaires turbulents : les honorables Sangba Nekingbo Jacques, Bismick Boele Losomia et Siuka Makofi Floribert. Leur tort ? Avoir eu l’outrecuidance de dénoncer des détournements de fonds. Une vieille habitude démocratique qui a, décidément, la vie dure. Le génie de l’homme ne s’arrête pas là. Pourquoi limiter l’action de sa milice à la sphère privée ?
Il a donc eu l’idée brillante d’envoyer ces braves gens à l’Assemblée provinciale. Quel meilleur endroit, en effet, pour garantir la sérénité des débats parlementaires que d’y poster des miliciens ? C’est une nouvelle forme de lobbying, plus directe. La nuit, la milice se fait sociable. Elle visite les domiciles, “dialogue” avec la population, et pratique une forme de récolte participative (vols, pillages) d’après ce qui nous a été rapporté.
Elle s’occupe même de l’éducation sentimentale des mineures, une spécialité locale qui, il faut le dire, n’était pas prévue au programme scolaire. Le tout, arrosé de boissons fortes et agrémenté de brûlis de pneus, pour une ambiance fête foraine qui cache mal une stratégie de terreur soigneusement orchestrée. Bien sûr, un homme aussi complet ne pouvait se contenter d’un seul outil.
L’ANR d’Isiro, transformée en agence de relations publiques du Gouverneur, se charge de la communication. Son rôle : offrir une retraite anticipée aux journalistes trop curieux. Le procédé est simple : tendre un micro à un opposant vous transforme immédiatement en suppôt du RDF/M23. Le journaliste “Petit Beton” s’est fait une spécialité de cette chasse aux sorcières numériques, une tâche dont l’ANR locale assure le support logistique avec un zèle remarquable.
Enfin, pour couronner le tout, la justice locale est mise à contribution. Elle n’est plus ce temple du droit impartial, mais une simple annexe du bureau du Gouverneur, chargée de criminaliser la mauvaise humeur et de judiciariser la critique. Face à un tel tableau, d’une cohérence et d’une brutalité si parfaites, une question s’impose : le Gouverneur Bakomito travaille-t-il pour le compte de la RDC, ou pour ses ennemis ? En semant le chaos, en institutionnalisant la peur et en fragmentant le tissu social, il fait le jeu de ceux qui veulent affaiblir le pays.
Il est donc plus qu’urgent que les autorités de la République et les défenseurs des droits de l’Homme sortent de leur léthargie. Le “laboratoire Bakomito” du Haut-Uélé est en train de tester les limites de l’impunité. Si rien n’est fait, cette méthode de gouvernance par la terreur pourrait bien s’exporter dans d’autres provinces. Et là, ce ne serait plus une tragicomédie locale, mais le scénario-cauchemar de toute la nation.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













