Dans l’arène impitoyable des relations internationales, où la guerre et la diplomatie sont les deux faces d’une même médaille, la bataille narrative précède et détermine souvent l’issue des conflits armés. La récente déclaration de Patrick Muyaya Katembwe, porte-parole du Gouvernement de la RD Congo, ne se contente pas d’énoncer une position politique.
Elle opère une manœuvre rhétorique d’une rare sophistication, une « véritable cassure cognitive » qui remet en cause les fondements mêmes du dialogue avec les agresseurs de la RDC. L’assertion est lapidaire et sans appel : “Il ne faut pas vous faire des illusions sur la finalité des discussions en cours. Ils vont sûrement trouver autre chose, mais sur la forme actuelle, ils n’existeront plus. C’est ça la vraie vérité qu’ils ne veulent pas admettre.”
Loin d’être une simple bravade, cette phrase constitue un acte de discours souverain qui mérite une exégèse approfondie. Le premier niveau de rupture cognitive réside dans le refus catégorique de la fiction qui voudrait faire du RDF/M23 une rébellion endogène, un “mouvement de contestation” légitime. En opposant clairement les “terroristes du RDF/M23 (les fils) en discussion à Doha” et le “Rwanda (le père) à Washington”, le gouvernement congolais pulvérise le double jeu kigalien.
Il nomme l’architecte et l’exécutant, le commanditaire et le mercenaire. Cette distinction n’est pas anodine ; elle est le pré-requis essentiel pour toute analyse sérieuse du conflit. Elle force la communauté internationale à regarder en face la structure duelle de l’agression, refusant de traiter le symptôme (le RDF/M23) sans s’attaquer à la cause (le Rwanda). La souveraineté se définit par la capacité à dire le vrai, à nommer les choses par leur nom.
En qualifiant le RDF/M23 de “brigade avancée” et en pointant le Rwanda comme le “géniteur”, Kinshasa réaffirme sa souveraineté sémantique. Il ne se laisse plus imposer le langage euphémisé et neutre de la diplomatie onusienne qui noie la responsabilité dans des formules vagues. C’est un retour à la performativité du langage d’État : dire, c’est déjà agir. En énonçant cette “vraie vérité”, Patrick Muyaya la rend tangible et inévitable pour ses adversaires.
La seconde partie de la déclaration révèle une intelligence stratégique aiguë : “Ils vont sûrement trouver autre chose, mais sur la forme actuelle, ils n’existeront plus.” Ici, le gouvernement congolais démontre qu’il a parfaitement intégré la nature protéiforme de son adversaire. Il anticipe la manœuvre classique de Kigali et du RDF/M23 : utiliser les pourparlers comme un répit tactique pour se réorganiser, se rebrander ou faire émerger une nouvelle entité belligène sous un autre acronyme.
En verbalisant cette anticipation, Patrick Muyaya accomplit deux choses. Premièrement, il prive l’adversaire de l’effet de surprise. Il expose sa stratégie au grand jour, rendant toute future métamorphose moins efficace, car attendue. Deuxièmement, il place la barre du succès diplomatique non pas sur un cessez-le-feu éphémère, mais sur l’éradication totale de la “forme actuelle” de la menace. C’est une exigence de résultat tangible et irréversible, et non de simple processus.
Cette perspicacité est le fruit d’une amère expérience accumulée sur des décennies de conflits cycliques. Le gouvernement, porté par une nouvelle détermination, montre qu’il a appris de l’histoire. Il ne combat plus seulement des miliciens, il combat un système de déstabilisation, un algorithme de l’agression qui se réinitialise à chaque round diplomatique. En le définissant ainsi, il se donne les moyens conceptuels de le vaincre.
Enfin, l’expression “la vraie vérité” est un coup de maître. Elle dépasse le simple pléonasme pour devenir une arme rhétorique. Dans un contexte où la désinformation est une arme de guerre, où les “faits alternatifs” et les narratifs complexes brouillent les pistes, revendiquer l’accès à la “vraie vérité” est un acte de puissance. C’est une affirmation qui renvoie dos à dos la duplicité de l’agresseur et les lenteurs complaisantes d’une partie de la communauté internationale.
Elle sous-entend : “Nous, à Kinshasa, voyons la situation dans son essence nue, sans les oripeaux des convenances diplomatiques. Et cette essence est que votre projet est voué à l’échec.” C’est une forme de dissuasion psychologique visant à saper le moral de l’adversaire en lui signifiant que son jeu est éventé, que sa stratégie est transparente et donc condamnée. La déclaration de Patrick Muyaya et du gouvernement congolais n’est pas un commentaire sur les pourparlers.
Elle en est une reconfiguration active. En imposant cette “cassure cognitive”, elle force une relecture complète de la situation. Elle déplace le champ de bataille des collines du Kivu vers les salles de réunion de Doha et de Washington, y apportant la clarté décapante de la souveraineté congolaise. C’est l’acte d’un gouvernement qui, après avoir longtemps subi le langage de ses adversaires, impose désormais le sien. Il ne s’agit plus de plaider sa cause, mais d’énoncer des vérités qui s’imposent.
En disant que le RDF/M23 qui n’est autre que la brigade avancée du Rwanda en RDC, “sur la forme actuelle, n’existera plus”, le gouvernement ne prédit pas seulement l’avenir ; il l’ordonne. Et dans la guerre des récits comme dans celle des armes, celui qui contrôle le langage et impose sa grille de lecture dispose d’un avantage décisif. La RDC, par la voix de son porte-parole Patrick Muyaya, vient de remporter une bataille cruciale : celle de la signification.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













