Sur son établi, au cœur de la Bourgogne, l’ancien ingénieur Philippe Dyon manie le bois avec la passion d’un artiste et la rigueur d’un scientifique. Parmi les 200 modèles de toupies qu’il crée, une sorte d’œuf de bois aux propriétés déroutantes se distingue : l’anagyre. Cet objet, apparemment simple, possède un “petit côté contestataire” qui ne manque pas de surprendre son observateur.
L’anagyre est un objet de forme ellipsoïdale, parfaitement symétrique à l’œil nu. Pourtant, son comportement est tout sauf régulier. Si vous la lancez dans un sens, elle tourne parfaitement bien. Mais si vous avez le malheur de la lancer dans l’autre sens, elle entre dans une phase d’instabilité : elle “tremblote de partout”, semble hésiter, puis, contre toute attente, repart d’elle-même en sens inverse.
Ce mouvement de “rotation en rébellion” lui vaut les surnoms évocateurs de “toupie récalcitrante” ou “wobblestone” en anglais. Le physicien A. Moore lui a donné son nom officiel, “anagyre”, en puisant dans le grec ancien : ana (en arrière, de nouveau) et guros (cercle, rotation). Une étymologie qui décrit parfaitement son mouvement de retournement. Le génie de l’anagyre réside dans un secret de fabrication invisible à l’œil nu.
Sa masse n’est pas répartie de façon homogène. Un artisan comme Philippe Dyon, ou le “beau-papa” passionné évoqué dans d’autres témoignages, introduit à l’intérieur de la structure en bois deux petits plombs judicieusement répartis. Cette asymétrie interne, soigneusement calculée, suffit à rendre l’objet “caractériel” et à générer son mouvement paradoxal. Les propriétés de l’anagyre peuvent même être encore plus surprenantes.
Quand on approche un objet sans couleur, elle continue de tourner. Mais lorsqu’il s’agit d’un objet coloré… Elle s’arrête et repart dans l’autre sens. Une démonstration qui laisse souvent le public sans voix. On prête aux Celtes la découverte de ce phénomène il y a plus de 2000 ans, en observant des pierres aux comportements similaires. Depuis, l’anagyre n’a cessé d’intriguer et de stimuler l’esprit curieux.
Expliquer son fonctionnement précis nécessite de plonger dans des concepts physiques et mathématiques avancés. Pour comprendre les mécanismes en jeu, comme la “position dans l’espace”, les “angles d’Euler” ou les “équations différentielles”, les curieux sont invités à se tourner vers les travaux de chercheurs comme Lanouar Lazrag et Alexei Tsygvintsev, qui lui ont consacré une étude sur le site “Images des Mathématiques” du CNRS.
L’anagyre est bien plus qu’une curiosité ou un “objet qui ne sert absolument à rien”. C’est une matérialisation éclatante de la façon dont une imperceptible asymétrie peut engendrer un comportement macroscopique spectaculaire. Elle incarne le plaisir de la découverte, le lien entre l’artisanat traditionnel et la science fondamentale, et continue d’émerveiller les petits et les grands par son mystérieux génie mécanique.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













