Dans un paysage politique et culturel congolais souvent perçu comme figé, entre héritages lourds et promesses non tenues, une figure détonne. Elle ne correspond pas aux codes habituels. Elle n’est pas issue d’un sérail unique, elle les traverse tous. Elle est femme dans un monde d’hommes, entrepreneure dans l’administration, gestionnaire dans la culture, activiste sociale au Parlement, et agricultrice dans la cité.
Elle, c’est l’Honorable Juliette Mbambu Mughole. Loin du portrait convenu de la “femme engagée”, son parcours dessine les contours d’un leadership nouveau et terriblement efficace : celui de la bâtisseuse systémique. Le premier acte de Juliette Mbambu Mughole est d’avoir rendu son CV illisible pour les catégoriseurs faciles. Quel rapport entre la DG d’une SARL, la coordinatrice d’une fondation pour victimes de guerre au Nord-Kivu, un mandat de députée nationale de douze ans, une régie des voies aériennes, la direction d’une banque de développement (CADECO) et aujourd’hui, la direction adjointe d’un Institut des Musées ?
La réponse est simple : la gouvernance opérationnelle. Chaque poste n’est pas un titre, mais un chantier. Chaque fonction est abordée avec la même grille de lecture : diagnostiquer, structurer, délivrer des résultats tangibles. C’est cette approche de manager stratégique, forgée au CEPROMAD et au CHESD, qu’elle applique aussi bien à la finance qu’à la culture. Son deuxième coup de force est le refus du “ou”. Pour elle, c’est toujours “et”. Entrepreneure et femme d’État. Leader politique (fondatrice de l’ACLP, présidente honoraire du FUPA, initiatrice de l’AV) et manager culturel.
Promotrice de festivals (Afrika Amkeni) et agro-industrielle. C’est précisément à l’intersection de ces mondes qu’elle puise sa pertinence. Comment moderniser les musées nationaux (IMNC) ? Non pas seulement en en parlant, mais en y appliquant une vision entrepreneuriale : numérisation, gestion de projet, recherche de financements innovants, transformation en pôles éducatifs générateurs de revenus. Elle voit le musée non comme un mausolée, mais comme une start-up du patrimoine, capable de reconnecter la mémoire collective et de créer de la valeur.
Son iconoclasme le plus percutant n’est pas dans les discours, mais dans le béton. Surnommée la “Reine du Progrès” à Butembo, elle incarne un pragmatisme radical. Grands marchés, écoles, ponts, hôpitaux, salles polyvalentes, achat de terres agricoles à travers les provinces… La liste est une litanie qui fait taire les beaux parleurs. Son engagement ne se mesure pas en heures de parole à l’Assemblée, mais en mètres carrés construits, en hectares mis en valeur, en institutions fonctionnelles. C’est un langage que les populations comprennent immédiatement, un leadership qui se juge à l’aune de l’utilité quotidienne.
La Fondation Mughole, aux côtés des victimes de guerre depuis 2006, est le pendant humaniste de ce volontarisme économique. À la tête de l’IMNC, son ambition est à la hauteur de son parcours. Elle ne veut pas gérer des vitrines poussiéreuses, mais réveiller les consciences par les racines. Pour elle, les musées sont les garants de l’identité nationale, mais aussi des leviers scientifiques et éducatifs essentiels pour forger l’avenir. Dans un Congo à la mémoire parfois fracturée, replacer le patrimoine au cœur du projet commun est un acte politique d’une profonde audace.
C’est croire que la culture n’est pas un supplément d’âme, mais la colonne vertébrale du développement. Juliette Mbambu Mughole n’est pas simplement une “personnalité publique”. Elle est un paradigme. Elle démontre, par l’action accumulée, qu’il est possible de dépasser les clivages stériles entre public et privé, politique et économique, centre et périphérie, culture et développement. Son parcours est un message adressé à toute une génération : le vrai pouvoir n’est pas dans l’occupation d’un fauteuil, mais dans la capacité à transformer les systèmes, à coupler la vision à l’exécution, et à laisser une empreinte concrète dans le paysage et dans la vie des gens.
En nommant une telle femme à la co-direction de l’IMNC, c’est peut-être tout le secteur culturel et patrimonial congolais qui se voit offert une chance historique : celle de passer de la conservation à la création, de la mémoire à l’élan. Juliette Mbambu Mughole pourrait bien être le remède dont les institutions congolaises ont besoin : une thérapie de choc par les résultats.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













