Kinshasa, mégapole vibrante et vitale de l’Afrique, est prise dans un cercle vicieux qui, chaque saison des pluies, se transforme en drame humain et écologique. Les images d’avenues transformées en rivières, de maisons submergées et d’habitants piégés par les eaux sont devenues une sinistre routine. Derrière ces inondations récurrentes se cache un mal plus profond et persistant : l’insalubrité généralisée.
Il est crucial de comprendre que l’insalubrité et les inondations ne sont pas deux problèmes distincts, mais les manifestations d’une même crise de gestion urbaine. Poussée par une démographie galopante, la ville s’étend de manière désordonnée. Des quartiers entiers naissent sans aucune planification, souvent dans des zones naturellement inondables (bas-fonds, vallées de rivières, anciennes zones marécageuses).
Ces zones, qui servaient autrefois d’exutoires naturels pour les eaux de pluie, sont aujourd’hui bétonnées et habitées. Lorsqu’il pleut, l’eau n’a nulle part où s’infiltrer et doit ruisseler. Sans réseau de drainage conçu pour ces zones, le débordement est inévitable. Le réseau de caniveaux et d’égouts, souvent insuffisant et vétuste, est systématiquement obstrué par des déchets solides. Ce sont des emballages plastiques, des bouteilles et des sachets.
Mais aussi des résidus ménagers et des gravats de construction jetés dans la voie publique ou dans les canaux eux-mêmes. Imaginez le système de drainage comme les veines et artères de la ville. Les déchets sont des caillots qui les bouchent. Lors d’une averse, l’eau, au lieu de s’écouler vers les rivières, est bloquée par ces barrages de déchets. Elle stagne, déborde sur les chaussées, charrie les ordures et finit par envahir les habitations.
L’insalubrité est donc la cause directe de l’aggravation des inondations. Sortir de cette impasse exige des actions courageuses, coordonnées et surtout, maintenues dans la durée. Il est impératif d’arrêter l’urbanisation sauvage dans les bas-fonds. L’État doit identifier ces zones, y interdire toute nouvelle construction et, pour les quartiers existants, lancer des programmes d’aménagement urbain (curage et bétonnage des rivières, création de bassins de rétention).
La réhabilitation et l’extension du réseau de drainage sont une priorité budgétaire absolue. Plus encore, un plan pérenne d’entretien (curage mécanique avant et pendant la saison des pluies) doit être mis en place et rendu visible aux citoyens pour restaurer la confiance. Il faut renforcer les capacités opérationnelles de la voirie (camions, bennes à ordures) et garantir une collecte régulière et fiable dans tous les quartiers, pour offrir une alternative au rejet sauvage des déchets.
Chaque citoyen doit intérioriser que le caniveau n’est pas une poubelle. Jeter un sachet par terre est un acte qui contribue directement à inonder le quartier voisin. Cette prise de conscience est fondamentale. Des initiatives de tri (organiques, plastiques, métaux) au niveau des ménages et des quartiers peuvent réduire considérablement la masse de déchets à gérer et créer une économie circulaire (recyclage, compost).
Les associations de quartier, les églises, les écoles doivent organiser régulièrement des « salongo » (travaux communautaires) modernisés : journées de curage des caniveaux devant chez soi, sensibilisation de porte-à-porte, surveillance citoyenne. L’autorité publique peut faciliter l’émergence de petites et moyennes entreprises spécialisées dans la collecte, le tri et le recyclage, créant ainsi des emplois tout en assainissant la ville.
Utiliser les médias et réseaux sociaux pour montrer le lien direct entre un déjeté dans un caniveau et une maison inondée. Faire des tutoriels sur le compostage, le tri. Valoriser les « héros du quartier » propres. Des amendes dissuasives pour les dépôts sauvages d’ordures, mais aussi pour les entreprises de BTP qui déversent leurs gravats dans les drains, doivent être appliquées avec fermeté. Kinshasa ne sera pas sauvée uniquement par de grands travaux d’ingénierie, aussi nécessaires soient-ils.
Elle ne le sera pas non plus par la seule action d’un service public souvent dépassé. La clé est dans la responsabilité partagée. L’insalubrité et les inondations sont le miroir de notre rapport collectif à l’espace public. Tant que nous considérerons que la rue ou le caniveau est « à personne », donc une zone à sacrifier, le cycle destructeur continuera. Chaque goutte d’eau qui stagne dans une bouteille plastique jetée est une goutte qui contribuera à la prochaine inondation.
Inversement, chaque caniveau maintenu propre par ses riverains devient une ligne de défense contre les eaux. La ville nous appartient. Assainir Kinshasa, c’est protéger nos familles, nos biens et notre avenir commun. Cela commence par un geste simple : garder son déchet dans sa poche jusqu’à la prochaine poubelle. C’est le premier maillon d’une chaîne de solidarité urbaine dont nous avons tous, urgemment, besoin.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













