Le projet de “balkanisation” de la RD Congo par le Rwanda, dénoncé par les plus hautes instances africaines et internationales, n’est pas une théorie du complot, mais le résultat d’une agression méthodique et d’une trahison systémique de l’intérieur. Derrière les cartes qui se redessinent dans le sang de l’Est congolais se cache une vérité.
L’indignité nationale n’est plus seulement le fait des rebelles armés, mais aussi celui d’une classe politique et économique qui, à Kinshasa même, pactise avec l’ennemi pour servir ses intérêts privés, au mépris du peuple qu’elle est censée représenter. La chute de Goma en janvier 2025, puis celle de Bukavu en février, aux mains du RDF/M23 et de l’armée rwandaise, ne sont pas de simples revers militaires.
Ces événements marquent une bascule stratégique, qualifiée de “Troisième Guerre du Congo”. Le Rwanda et son proxy armé ont infligé une défaite cinglante à une coalition pourtant imposante, comprenant l’armée congolaise (FARDC), des contingents de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), des troupes burundaises et même des mercenaires.
Le scénario qui se dessine désormais dans le Kivu est sombrement familier : il ressemble au Donbas ukrainien, où une région est mise sous tutelle par un pays voisin, créant une entité autonome de facto hors du contrôle de l’État-nation. L’Union africaine elle-même a mis en garde contre ce risque de “balkanisation” de la RDC, exigeant le “retrait immédiat du RDF/M23” sans toutefois nommer directement le Rwanda.
Alors que l’Est du pays brûle, le spectacle donné par l’Assemblée nationale à Kinshasa en septembre 2025 est une insulte au peuple congolais. Des députés en sont presque venus aux mains non pas pour débattre de la paix ou de la vie chère, mais autour d’une pétition visant le président de l’Assemblée, dans des “scènes honteuses” dénoncées comme une “indignité nationale”.
Des élus qui s’affrontent non pour la paix dans l’Est, ni contre la vie chère, encore moins pour la survie d’une population plongée dans la misère, mais pour leurs émoluments et gratifications promises en échange d’un vote. Cette indignité parlementaire n’est pas qu’un simple chaos ; elle est, selon les critiques, instrumentalisée pour préparer le terrain à une révision constitutionnelle visant à permettre un troisième mandat présidentiel.
Une manœuvre qui constituerait une violation flagrante de la loi fondamentale. L’accord de paix signé à Washington le 27 juin 2025, bien que salué comme un succès diplomatique, présente dès son origine une asymétrie fondamentale qui le condamne à l’échec. Il impose à la RDC l’obligation de “mettre fin à son soutien pour les FDLR” – une milice hutu hostile au Rwanda – mais ne contraint pas Kigali à des engagements équivalents ou vérifiables concernant son soutien au RDF/M23.
Pire, il ne prévoyait pas de retrait immédiat des troupes rwandaises du sol congolais, une exigence pourtant non-négociable pour Kinshasa. La suite a confirmé ces craintes : en octobre 2025, le processus de paix est dans l’impasse et la RDC a refusé de signer un accord économique tant que 90% des soldats rwandais n’auront pas quitté son territoire. Cette diplomatie, dépourvue de levier de dissuasion crédible, a échoué à infléchir la réalité militaire sur le terrain.
Dans cette tragédie, le peuple congolais est la grande victime, prise en tenaille entre l’agression étrangère et la trahison domestique. Entre novembre 2024 et mars 2025 seulement, plus de 7 000 civils ont été tués et 600 000 autres déplacés par les combats. Les forces rwandaises et le RDF/M23 ont mené des attaques illégales, visant des camps de déplacés et tuant des enfants.
Face à la défaillance de l’État, l’émergence des milices Wazalendo (“Patriotes”) incarne une forme de résistance populaire. Ces groupes sont devenus un acteur militaire et social incontournable, rejetant farouchement tout compromis avec le RDF/M23. Toute paix négociée qui les ignorerait ou les braquerait est vouée à l’échec. La “nationalité” n’est pas un vain mot. C’est un pacte sacré entre les dirigeants et le peuple, fondé sur la défense de l’intégrité du territoire et la protection des citoyens.
Ceux qui, par les armes, ont pactisé avec Kigali pour démanteler la RDC ont rompu ce pacte. Mais ceux qui, par leur silence, leur inaction, leur corruption ou leurs manœuvres politiciennes à Kinshasa, ont facilité ce projet ou détourné l’attention de cette lutte existentielle, sont tout aussi indignes. Le sursaut ne viendra pas des capitales étrangères, dont les accords restent lettre morte sans une réelle volonté de pression.
Il ne viendra pas d’une classe politique congolaise absorbée par ses querelles de prébendes. Il doit venir d’une prise de conscience collective et d’une exigence populaire implacable. L’histoire jugera sévèrement cette double trahison, celle des armes et celle du pouvoir. Le peuple congolais, lui, attend plus qu’un jugement de l’histoire ; il attend une justice immanente pour tous ceux qui ont vendu son héritage et son avenir.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR












