Il est des heures où le silence serait complice. Il est des moments où la modération serait une trahison. L’émission “Débriefing” sur B-One a offert, dans un moment d’une obscénité historique rare, une tribune aux élucubrations négationnistes de Barnabé Milinganyo. Face à un tel affront à la mémoire des victimes du génocide congolais, à une telle insulte à l’intelligence et à la dignité humaine, le silence n’est pas une option.
Seule une dénonciation sans concession est à la hauteur de l’outrage. Ce n’était pas un débat. C’était une profanation. Barnabé Milinganyo, du haut de son micro, a entrepris de nier l’innommable. Sous couvert de “contrepoint ou de liberté d’expression”, il a méthodiquement piétiné la mémoire de six millions de sœurs et frères congolais disparus dans le feu, le sang et la souffrance d’une guerre par procuration dont les séquelles déchirent encore le Kivu.
Comment qualifier autrement que de crime intellectuel le fait de minimiser, de relativiser, de noyer dans un verbiage l’une des tragédies les plus documentées de la fin du XXe siècle ? Les rapports de l’ONU, les témoignages des survivants, les montagnes de preuves accumulées par des historiens et des organisations humanitaires : tout cela serait-il balayé d’un revers de langue par un donneur de leçons en quête de notoriété polémique ?
Barnabé Milinganyo a probablement usé de la rhétorique classique et éculée de tous les falsificateurs de l’histoire. Les chiffres sont exagérés : c’est la vieille rengaine pour évacuer l’horreur en disputant sur le nombre de morts, comme si en dessous d’un certain seuil, le massacre deviendrait acceptable. C’était une guerre complexe : l’argument fourre-tout pour diluer la responsabilité des auteurs et créer une équivalence morale fallacieuse entre les bourreaux et les victimes.
On ne peut pas parler de génocide : le jeu sémantique préféré des négationnistes, qui s’arc-boutent sur une définition juridique étroite pour nier une réalité humaine et historique qui crie vers le ciel. Cette mécanique est vile. Elle n’est pas l’expression d’une opinion, mais la propagation d’un poison. Elle ne vise pas à éclairer, mais à brouiller les pistes, à anesthésier les consciences, à créer un doute malsain là où devrait régner la clarté du devoir de mémoire.
Et la chaîne B-One dans tout cela ? Quel “débriefing” peut justifier de donner une plateforme aussi large à des idées aussi nauséabondes ? Où était le contradicteur ferme et préparé, armé de faits et non d’opinions, pour opposer une fin de non-recevoir immédiate à ces propos ? Offrir un tel temps d’antenne sans un contre-feu immédiat et puissant, c’est devenir, par naïveté ou par calcul, le complice de la banalisation du mal.
La recherche de l’audience par la polémique à tout prix a un prix : notre intégrité morale collective. On ne joue pas avec la mémoire des morts. On ne débat pas de la réalité d’un abattoir humain. Certaines lignes rouges ne sont pas faites pour être franchies, mais pour protéger notre humanité commune. Ces propos sont bien plus qu’une erreur journalistique ; c’est un affront direct à tout le peuple congolais, à sa diaspora et à tous ceux qui, à travers le monde, se battent pour que justice soit rendue.
C’est cracher sur les tombes anonymes de ceux qui reposent dans la terre rouge du Congo. C’est insulter les survivants, leurs enfants et leurs petits-enfants qui portent encore les stigmates de cette tragédie. Nous ne nous tairons pas. Nous ne laisserons pas le négationnisme, même déguisé en analyse géopolitique, s’installer dans le paysage médiatique. La mémoire des victimes du génocide congolais n’est pas négociable. Elle est sacrée. Exigeons des excuses publiques de la part de Barnabé Milinganyo et de la chaîne B-One.
Exigeons que tout média qui traite de ce sujet le fasse avec le respect, la rigueur et le contexte historique qui s’imposent, en donnant la primauté à la voix des victimes et des historiens, et non à celle des faiseurs de controverses. La souffrance du Congo n’est pas un sujet de débat pour salon politique. C’est une blessure ouverte qui exige vérité, justice et réparation. À ceux qui voudraient l’oublier ou la nier, nous opposerons, inlassablement, le devoir de mémoire.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













