La crise n’est plus une menace, mais un état permanent. Kinshasa, mégapole vibrante de plus de 17 millions d’âmes, étouffe sous les montagnes de déchets. Un constat accablant que chaque habitant fait en sortant de chez lui, une réalité qui souille l’image de la capitale et hypothèque la santé publique. Comment en est-on arrivé là ?
La réponse est moins une question de moyens qu’un échec cuisant de gouvernance, teinté de clientélisme et d’une exclusion systématique de la population. C’est la fin d’une époque, le début d’un chaos organisé. Le point de rupture coïncide, pour de nombreux observateurs, avec le retrait de l’Union européenne du financement de la salubrité urbaine. Ce départ a créé un vide que les autorités congolaises n’ont jamais comblé.
On se souvient des échanges tonitruants et médiatisés entre le gouverneur de l’époque, André Kimbuta, et le Premier ministre. Ces joutes verbales, plutôt que d’aboutir à des solutions, ont révélé au grand jour les luttes de pouvoir qui paralysent toute action efficace. Derrière le chaos se cache un système bien rodé. Les fonds, lorsqu’ils sont débloqués pour l’assainissement, sont devenus une manne à se partager.
Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) éligibles pour ces marchés ne sont souvent que des coquilles vides, appartenant aux proches, aux « petites amies » et aux épouses des autorités. La ville elle-même est divisée en zones d’influence, non pas en fonction d’une logique de service, mais de la répartition du pactole. La salubrité est devenue une rente, non une priorité. Dans ce sinistre tableau, la population kinoise est la grande oubliée.
Aucune campagne de sensibilisation digne de ce nom n’est menée en amont. Aucun système de « sanctions positives » (récompenses pour les quartiers propres) ou négatives (amendes pour les dépôts sauvages) n’est mis en place. Le service d’hygiène au niveau communautaire est un fantôme. Les Kinois sont laissés seuls face à leurs ordures, contraints de recourir à des solutions individuelles souvent désespérées.
« Ezalaka wapi ? » (Où est-ce ?). Cette question, tout Kinois se la pose concernant les dépotoirs officiels. Ils sont quasi inexistants ou inaccessibles. Les sociétés privées, pourtant recrutées par les autorités, errent souvent avec leurs camions sans savoir où déverser leur collecte. Cette absurdité technique est le symptôme d’une planification urbaine défaillante.
Sans dépotoir de secteur pour un premier tri et un stockage temporaire, l’acheminement vers des sites provinciaux est une mission impossible. Face à l’ampleur du défi, la structure même de gouvernance de Kinshasa semble archaïque et contre-productive. Confier le contrôle d’une mégalopole de plus de 17 millions d’habitants, sans cesse croissante, à un gouverneur et un vice-gouverneur relève de l’utopie.
Les quatre circonscriptions, qui s’étendent chaque jour, deviennent ingérables. Cette centralisation excessive est un frein majeur à une action rapide et adaptée au niveau local. La solution est pourtant sous nos yeux : une approche intégrée et inclusive. Les remèdes sont connus et martelés par les experts depuis des années. Ils passent impérativement par :
- L’implication active de la population : Sensibilisation massive, systèmes de récompenses et de sanctions, intégration des comités de quartier dans la chaîne de valeur des déchets.
- La création de dépotoirs de secteur : Des sites identifiés et aménagés dans chaque commune pour une gestion de proximité avant l’évacuation finale.
- Un audit transparent des sociétés et ONG prestataires : Mettre fin au système clientéliste et privilégier la compétence et les résultats.
- Une décentralisation effective de la gestion : Renforcer les mairies d’arrondissement et les chefs de quartier pour une réponse plus agile.
Sans cette rupture radicale avec les pratiques du passé, Kinshasa continuera de s’enfoncer. Changer de gouverneur ne suffira pas. Il faut changer de logiciel. La propreté de Kinshasa n’est pas une question de prestige, mais une condition sine qua non pour la santé, la dignité et l’avenir de ses millions d’habitants. Autrement, tous les efforts continueront de n’aboutir à rien.
Gudule Bwalya / Lobjectif













