L’administration publique en RD Congo, le cancer qui ronge la nation, et certaines entreprises publiques fonctionnent comme un trou noir gravitationnel : plus elles aspirent de ressources, plus leur force d’attraction destructrice s’intensifie, engloutissant toute lumière d’espoir pour les 100 millions de Congolais qui survivent avec moins de 2 dollars par jour.
Ce qui s’y passe dépasse l’entendement humain : un système où le vol institutionnalisé n’est plus l’exception mais la règle, où la prédation économique est érigée en mode de gouvernance. Le ministère de l’Enseignement primaire, secondaire et technique (EPST) dirigé à l’époque par le Professeur Tony Mwaba Kazadi a offert en mars 2022 une démonstration spectaculaire de cette logique prédatrice.
Chargé d’organiser le premier championnat de football scolaire d’Afrique, le ministère a détourné 400 000 dollars des fonds alloués à cet événement. L’Inspection générale des finances (IGF) a révélé que sur 120 000 dollars prétendument versés à la société de transport Transco, seulement 16 000 dollars étaient effectivement parvenus au destinataire. Les factures pour les T-shirts des élèves avaient été multipliées par dix par des agents ministériels.
Le scandale du Fonds de réparations des victimes (FRIVAO) illustre la violence de cette spoliation institutionnelle. Constant Mutamba Tungunga, alors ministre d’État de la Justice et Garde des sceaux, s’est retrouvé accusé d’avoir détourné 19,9 millions de dollars destinés aux victimes des atrocités commises lors de la “guerre des six jours” à Kisangani. La transaction suspecte, interceptée par les services de renseignement financier, révélait un schéma sophistiqué.
Transfert vers un compte différent de celui prévu dans le contrat, attribution du marché à une société fantôme sans siège social ni expérience, et justification par un projet de prison qui n’existait que sur le papier. Les victimes de Kisangani attendent réparation depuis 25 ans. En 2022, la Cour internationale de justice avait condamné l’Ouganda à verser 325 millions de dollars à la RDC.
Trois tranches avaient été payées (195 millions au total), mais les fonds semblent avoir été absorbés par le trou noir administratif. Une enquête édifiante du Centre de recherche en finances publiques et développement local (CREFDL) a révélé que le Parlement congolais avait englouti 1,1 milliard de dollars entre 2021 et 2023. Ce budget “éléphantesque” représente une incongruité dans un pays où le budget national atteint péniblement 16 milliards de dollars.
Quelques perles de cette gestion parlementaire créative : 90 millions de dollars pour l’achat de 26 bus (12 bus et 14 minibus), alors que le plafond autorisé était de 4,5 millions, 400 000 dollars dépensés par le Sénat pour des véhicules sans justification, 4,1 millions de dollars décaissés pour des “bureaux” dont l’adresse et le prix sont tenus secrets, 303 millions de dollars débloqués sans aucun contrôle et 309 millions sur le “fonds spécial d’intervention” sans justification.
Avec une telle opacité, “en deux mandats, un député national peut facilement devenir millionnaire”, note le rapport du CREFDL. Le système congolais a perfectionné l’art de la création de réalités alternatives où les fantômes deviennent rentables : 5 000 comptes de fonctionnaires fictifs identifiés en 2019, liés à des réseaux mafieux et 500 salariés fictifs dans le corps médical en 2023, drainant les fonds destinés aux hôpitaux.
Le secteur minier, pilier de l’économie congolaise, est particulièrement vulnérable. Le cas Glencore est emblématique : le géant zougois a été condamné en 2024 pour corruption en RDC après avoir versé des pots-de-vin à des agents publics congolais via l’homme d’affaires israélien Dan Gertler. Les estimations suggèrent que ces pratiques ont privé la RDC de près d’un milliard de dollars de revenus.
Les patients doivent payer des pots-de-vin pour accéder à des soins théoriquement gratuits. Certains médecins exigent de l’argent en plus des frais médicaux. Beaucoup d’élèves abandonnent parce qu’ils ne peuvent pas payer les frais supplémentaires exigés par certains directeurs. 60% des Congolais perçoivent le système judiciaire comme corrompu, selon un rapport de RCN Justice & Démocratie.
L’Inspection générale des finances (IGF), présentée comme le fer de lance de la lutte anti-corruption, est elle-même prise dans la tourmente. Jules Alingete, son ancien patron, se vante d’avoir “mis hors d’état de nuire beaucoup de mauvais gestionnaires”. Pourtant, l’institution est régulièrement accusée de dérives, comme cette affaire où elle aurait perçu 750 000 dollars de la Gécamines pour une mission de formation, suscitant l’inquiétude des organisations anti-corruption.
Le trou noir congolais fonctionne selon une loi simple : l’impunité génère l’audace. Tant que les responsabilités resteront non établies, tant que les condamnations seront l’exception, le système continuera à s’auto-alimenter. La RDC oscille entre le 162e et le 169e rang sur 180 pays dans le classement de Transparency International, malgré les promesses de lutte contre la corruption du président Tshisekedi.
La solution ? Elle ne viendra pas de l’intérieur d’un système aussi verrouillé. Elle nécessitera une pression internationale constante, un engagement réel de la communauté financière mondiale, et surtout, une mobilisation sans précédent de la société civile congolaise. Car la corruption est devenue quelque chose de normal, une sorte de seconde nature. Les gens ne sont plus choqués par ça.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













