Dans les salons feutrés de Kinshasa, dans les conférences internationales où l’on refait le monde autour de discours enflammés, la RD Congo excelle depuis toujours dans l’art des grandes déclarations. On y parle géopolitique avec l’assurance des puissants, on y brandit la souveraineté comme un étendard, on y échafaude des stratégies de développement qui feraient pâlir d’envie les think tanks les plus prestigieux.
“Nous devons diversifier notre économie”, “il faut transformer localement nos matières premières”, “le Congo doit prendre son destin en main” : autant de formules qui claquent comme des fouets mais qui, chaque matin, se heurtent à la même réalité implacable. Pendant que les amateurs dissertent sur le “grand soir économique”, les professionnels savent que la puissance ne se décrète pas – elle se construit, kilomètre par kilomètre, tonne par tonne, esprit par esprit.
Et c’est précisément là que le bât blesse : nous parlons stratégie comme des généraux en chambre, mais nous négligeons la seule chose qui pourrait transformer nos ambitions en réalité : la logistique. C’est malheureusement cette colonne vertébrale qui est oubliée. Les professionnels, eux, ne parlent pas de destinée manifeste ou de rayonnement continental. Ils parlent de coefficients de remplissage, de délais d’acheminement, de disponibilité du matériel roulant, de pistes rurales praticables en toutes saisons.
Ils savent que la géographie congolaise, avec ses 2.345.410 kilomètres carrés, n’est pas une malédiction mais le plus formidable défi logistique de la planète – un défi que nous avons jusqu’ici choisi d’ignorer. Pendant que le Rwanda, pays aux dimensions modestes, bitume méthodiquement la moindre de ses collines, la RDC, elle, dort sur un réseau hérité de l’époque coloniale. Nos ponts s’effondrent, nos rails rouillent, nos barges sombrent.
Et le drame absolu, celui qui devrait nous faire honte collectivement, c’est que notre cuivre, notre cobalt, nos richesses les plus convoitées s’évacuent aujourd’hui par la Tanzanie, la Zambie, l’Afrique du Sud. Le géant congolais paie ses voisins pour exporter ce qui lui appartient, simplement parce que nous n’avons pas eu la vision de relier notre territoire à lui-même. La logistique n’est pas un département technique qu’on délègue à des sous-traitants étrangers.
Elle est la condition même de notre existence comme nation, le ciment qui transforme une juxtaposition de provinces en un État véritablement souverain. Il est temps, pour la RDC, de passer de l’amateurisme stratégique au professionnalisme logistique. Non pas en renonçant à nos ambitions, mais en comprenant enfin qu’elles ne vaudront jamais plus que les infrastructures qui les porteront. Une nation ne se construit pas dans les discours.
Elle se construit dans l’épaisseur concrète du monde, sur ces routes qui relient les producteurs aux marchés, sur ces voies ferrées qui désenclavent des provinces entières, sur ces fleuves aménagés qui deviennent des autoroutes d’eau plutôt que des cimetières de barges. Préparer la nation autour d’une vision logistique, c’est faire comprendre à chaque Congolais que le développement n’est pas une promesse lointaine mais quelque chose qui se prépare, se planifie, se construit ensemble.
C’est expliquer à l’agriculteur du Bandundu que sa récolte pourra bientôt nourrir Kinshasa en deux jours au lieu de deux semaines. C’est montrer à l’artisan de Lubumbashi que ses sculptures pourront un jour inonder les marchés du monde sans passer par Johannesburg. C’est faire toucher du doigt au mineur artisan du Kivu que ses minerais, transformés sur place, emprunteront demain des routes congolaises vers des ports congolais. La logistique, voilà le véritable projet de société.
Voilà ce qui peut rassembler un peuple autour d’un objectif commun, tangible, mesurable. Voilà, en définitive, ce qui transformera un pays aux richesses potentielles en une puissance réelle. Car la puissance, mes amis, n’est pas une affaire de grands mots – elle est cette chose humble et souveraine qui circule, ou ne circule pas, sur les routes de la nation. Et il est temps que la nôtre se mette enfin en mouvement.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













