Il aura fallu attendre treize ans. Treize ans que Sultani Makenga, chef militaire du RDF/M23, traîne derrière lui le poids de milliers de vies brisées. Visé par les sanctions les plus lourdes du Conseil de sécurité de l’ONU depuis novembre 2012, inscrit sur les listes noires des États-Unis, de l’Union européenne et d’une dizaine de pays, il était l’incarnation vivante de l’impunité dans l’est de la RDC.
Meurtres, mutilations, viols sur des enfants dès l’âge de 8 ans, recrutement forcé de milliers d’enfants soldats, exécutions sommaires, déplacements forcés de populations entières : la litanie de ses crimes est longue comme les collines du Rutshuru. Les rapports du Groupe d’experts de l’ONU, les enquêtes de Human Rights Watch, les résolutions du Conseil de sécurité ont patiemment documenté l’indocumentable. Et pourtant, Sultani Makenga vivait.
Quelque part entre l’Ouganda et l’Est de la RD Congo, insaisissable, intouchable, protégé par le flou savamment entretenu des guerres par procuration. Mais voilà que le 25 février 2026, une déclaration signée par Alumba Lukamba Omokoko, circule sur les antennes d’Uganda Radio Network. Sultani Makenga aurait “perdu la vie à la suite d’un incident survenu le 24 février” et aurait “succombé à ses blessures dans un hôpital de Kampala”.
Coïncidence troublante : cette annonce survient quelques jours après une frappe de drone près de Rubaya qui a emporté Willy Ngoma, porte-parole militaire du RDF/M23. Sultani Makenga se trouvait-il dans la zone ? A-t-il été évacué en secret vers Kampala ? Les zones d’ombre sont épaisses, et pour l’instant, aucun organe de presse majeur, aucune institution internationale n’a confirmé l’information. Ni Kinshasa, ni les médiateurs régionaux, ni les Nations Unies n’ont pris la parole.
Le silence est assourdissant. Et dans ce silence, une question terrible s’invite : et si c’était vrai ? Et si Sultani Makenga était vraiment mort, là-bas, dans une chambre d’hôpital ougandaise, loin des prétoires où il aurait dû répondre de ses actes ? Car c’est bien là le scandale silencieux que cette mort éventuelle emporterait avec elle : les crimes contre l’humanité n’auront pas de tribunal. Si la mort de Makenga est confirmée, ce ne sera pas seulement la fin d’un homme.
Les milliers de petites filles violées, les familles déplacées, les villages entiers rasés, les enfants arrachés à leurs parents pour devenir des machines à tuer : tout cela restera sans jugement. Les sanctions internationales ? Elles s’éteindront avec l’homme. L’interdiction de voyager, le gel des avoirs, l’embargo sur les armes que Sultani Makenga violait allègrement depuis plus d’une décennie ? Autant de papiers sans objet.
Ce sera la preuve, une fois de plus, que dans l’est du Congo, la justice internationale a les bras trop courts. Et que les plus grands criminels finissent parfois par s’éteindre dans un lit d’hôpital, loin des cris de leurs victimes, emportant avec eux le secret de leur impunité.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













