En convoquant l’ambassadeur sud-africain après la diffusion de vidéos montrant un citoyen ghanéen installé légalement harcelé par le mouvement “Operation Dudula”, le Ghana a ravivé une blessure historique profonde. Forcé de relocaliser son ressortissant aux frais de l’État, Accra rappelle avec amertume que l’Afrique du Sud démocratique est née grâce à un élan de solidarité panafricaine sans précédent.
Durant l’apartheid, des pays comme le Ghana, la Tanzanie, la Zambie ou le Nigeria ont offert refuge, formation et soutien diplomatique aux combattants de l’ANC. Et aujourd’hui, ce sont les enfants de ces nations solidaires qui se font cracher au visage et traiter de “parasites” dans les rues de Soweto ou de Durban. Derrière la violence des images, il y a une réalité sociale explosive.
Avec un chômage endémique et des inégalités criantes, une partie de la population noire sud-africaine a le sentiment que la libération de 1994 n’a profité qu’à une élite, tandis que les townships restent des poudrières. Dans ce contexte, le migrant zimbabwéen, nigérian ou malawite devient le bouc émissaire idéal, accusé de voler des emplois inexistants.
Des groupes comme “Operation Dudula” exploitent cette frustration en organisant des descentes musclées et en appelant à un “shutdown” national contre les étrangers. Si Pretoria condamne officiellement ces violences, son incapacité chronique à protéger les migrants africains depuis les massacres de 2008 en dit long sur la fragilité de son discours.
Cette dérive xénophobe ne détruit pas que des vies : elle assassine le rêve panafricain. Voir ceux qui ont bénéficié de la solidarité de tout un continent reproduire des pratiques de chasse à l’homme, c’est assister à une faillite morale accablante. La Constitution sud-africaine proclame pourtant que le pays “appartient à tous ceux qui y vivent”, héritage direct de l’Ubuntu porté par Mandela et Desmond Tutu.
Mais aujourd’hui, dans les rues de Johannesburg, le message lancé aux Africains est aussi clair qu’indigne : votre solidarité était bonne à prendre dans la défaite, elle est devenue encombrante dans notre liberté.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













