La mort tragique de Karine Buisset, survenue alors qu’elle documentait depuis des mois les exactions dans l’Est de la RDC, ne peut être dissociée d’un sinistre précédent historique. Observatrice humanitaire, elle avait eu accès à des informations sensibles sur des massacres et la présence de fosses communes, certaines sources évoquant plus de 7 000 corps.
Comme ceux qui, avant elle, avaient vu l’invisible, elle représentait un témoin potentiel dangereux pour un système bâti sur le contrôle absolu du récit. Sa situation rappelle avec une acuité glaçante le sort des trois humanitaires espagnols de Médecins du Monde assassinés à Ruhengeri en 1997 : María Flors Sirera, Manuel Madrazo et Luis Valtueña. Ces derniers avaient été exécutés sommairement par des militaires de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR).
Et ce, après avoir été conduits, quelques jours plus tôt, sur des charniers de civils hutus récemment massacrés. Leur crime ? Avoir vu et voulu témoigner. La machine judiciaire espagnole, saisie en 2000 par les familles, a patiemment démonté ce mécanisme d’élimination des “témoins gênants”. L’enquête du juge Andreu, qui a abouti en 2008 à la délivrance de quarante mandats d’arrêt internationaux contre les hauts gradés de l’APR, n’a pas seulement élucidé ces assassinats.
Elle a mis au jour leur contexte : un vaste système de répression visant à occulter des massacres de civils hutus, que la justice espagnole n’a pas hésité à qualifier de “génocide” en raison de leur caractère systématique et de l’intention d’exterminer une partie du groupe ethnique. Les estimations contenues dans les documents judiciaires font état de plusieurs centaines de milliers de victimes civiles hutus, tuées au Rwanda même, dans le cadre des représailles et des opérations militaires du FPR après sa prise de pouvoir.
L’assassinat des trois Espagnols n’était donc pas un incident de guerre, mais une pièce maîtresse d’une politique d’éradication de la preuve et de la mémoire. Aujourd’hui, la disparition de Karine Buisset dans ce même contexte géographique et politique ravive ces fantômes. L’hypothèse d’une manipulation ou d’une opération sous fausse bannière, si elle était avérée, ne serait que la triste continuité d’une “marque de fabrique” du FPR, une stratégie rodée depuis l’agression du 1er octobre 1990 pour semer le chaos, justifier la répression et éliminer les témoins de l’histoire cachée du Rwanda.
Exiger la vérité sur la mort de Karine Buisset, c’est aussi exiger que la lumière soit faite sur ces décennies de crimes occultés et d’impunité. Son travail de documentation et son engagement, comme celui des humanitaires espagnols avant elle, méritent que l’on brise enfin le silence sur le sort réservé à ceux qui cherchent à montrer ce que l’on veut cacher.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













