Il est loin, le temps du Kärcher triomphant et du “Casse-toi, pauv’ con” lancé avec la superbe des puissants. Aujourd’hui, c’est dans le box des prévenus que l’ex-homme fort de la République fait ses emplettes, mais le rayon “virilité assumée” semble en rupture de stock. Désormais, Nicolas Sarkozy pratique une forme plus douce, plus fuyante, de management : la stratégie du lampiste.
Lui ? Président ? Savoir ce que trafiquait son ombre, ce bon vieux Claude Guéant, entre deux portes de l’Élysée et un vol pour Tripoli ? Allons donc. Le chef de l’État était bien trop absorbé par la crise des subprimes pour remarquer que son directeur de cabinet menait grand train, achetait des tableaux de maître avec la petite monnaie d’un guide révolutionnaire et louait un coffre-fort assez vaste pour y caser un studio parisien.
C’est l’histoire d’un homme seul à la barre, un naufragé qui, pour sauver sa peau, n’hésite plus à jeter par-dessus bord ses plus fidèles matelots en hurlant : “C’est pas moi, c’est eux les malfaiteurs !” Car la défense a trouvé son nouvel axe, et il est aussi élégant qu’une glissade sur une peau de banane : l’omerta à l’envers. Oubliez le silence, place à la grande concertina. Claude Guéant, cet homme de l’ombre devenu soudainement un agent incontrôlable.
Presque un agent double, aurait-il mené sa propre diplomatie parallèle avec l’argent des Libyens dans une poche et une montre offerte par Djouhri dans l’autre, pendant que le Président, candide, comptait les étoiles ? La démonstration est d’autant plus savoureuse que l’accusé, qui s’offusquait hier encore de la « haine » des juges, nous la joue aujourd’hui victime d’un entourage indélicat. Il ignorait les valises, il ignorait les voyages, il ignorait les 325 000 euros de cash filés aux enfants Guéant pour l’achat de leurs Malabars.
C’est une ignorance encyclopédique qui force l’admiration. Un homme qui ne savait rien, mais que tout le monde écoutait ; un hyperactif qui n’avait pas le temps de surveiller son cabinet, mais trouvait celui de penser à sa future autobiographie carcérale à 200 000 exemplaires. Et que dire de Brice Hortefeux, ce fidèle parmi les fidèles, jeté au feu de la justice comme un vulgaire fusible ? L’ancien ministre se serait fait “piéger” par Ziad Takieddine en 2005, un piège que notre fin stratège, bien que candidat omnipotent, n’aurait ni vu venir ni validé.
C’est la déculpabilisation par l’amnésie sélective, une pathologie qui frappe souvent les grands hommes à l’heure des comptes. On attend désormais avec une impatience non dissimulée la fin de ce feuilleton judiciaire prévue pour juin, où le héros devra encore expliquer la corruption passive et le recel. Lui qui jadis voulait tout contrôler, même les ascenseurs, se retrouve à contrôler surtout sa mémoire défaillante.
La chute est vertigineuse : le voilà qui regrette ses propres éclats de voix, mettant sa morgue passée sur le compte du “choc”. Un choc ? Peut-être. Mais c’est surtout le bruit mat d’un courage d’ami qu’on lâche et d’un sens de l’honneur qui vient de percuter le fond du caniveau.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













