Sur les rives du fleuve Congo, où la débrouillardise s’est érigée en philosophie de survie, une vérité anthropologique se dessine avec une acuité particulière : le Congolais n’aime pas ce qui lui résiste, il apprend à chérir ce qui lui obéit. Regardez le jeune kinois qui, faute d’électricité stable, bricole un chargeur solaire avec des composants de récupération.
Ce n’est pas la technologie qu’il vénérait au départ, c’est la certitude soudaine que ses mains peuvent plier le réel à sa volonté. Des ateliers de la Gombe aux marchés de Goma, la même mécanique intime opère : nous devenons fidèles à nos facilités. L’écho de notre propre efficacité nous murmure, en lingala, en swahili, en français mâtiné d’argot : ici, tu n’es plus une victime des circonstances, tu es un créateur. Cette dynamique psychologique éclaire d’un jour nouveau le paradoxe d’un pays immensément riche en ressources mais pauvre en institutions.
Si l’on n’aime que ce que l’on parvient à maîtriser, alors l’impuissance chronique face à la corruption ou aux infrastructures défaillantes ne peut engendrer que du désamour, voire de la désertion intérieure. Le fonctionnaire qui se réfugie dans le formalisme stérile. L’étudiant qui récite sans comprendre : tous ont appris à aimer la surface des choses parce que la profondeur leur a trop longtemps résisté. À l’inverse, la diaspora congolaise qui excelle à l’étranger ne fait qu’illustrer la règle.
Placée dans un environnement où ses compétences rencontrent enfin une prise ferme, elle se découvre une passion soudaine pour des disciplines qu’elle négligeait au pays. Ce n’est pas l’Occident qui transfigure, c’est l’efficacité retrouvée qui réconcilie avec soi-même. L’avant-gardisme congolais, celui qui ferait trembler les fatalités, réside alors dans une pédagogie de la compétence immédiate. Rendre simple ce que les décennies de crise ont rendu compliqué, c’est offrir au citoyen le cadeau brutal de sa propre puissance.
Imaginez un enseignant de mathématiques à Mbuji-Mayi qui, au lieu d’asséner des formules abstraites, fait toucher du doigt à ses élèves la géométrie cachée dans la taille d’un diamant brut. En une heure, l’enfant n’est plus le même : il a senti qu’il était doué pour voir l’invisible, et cet éclair d’émerveillement déclenche un amour que dix années de cours magistraux n’auraient pas su produire.
La révolution intellectuelle congolaise ne passera pas par l’accumulation de diplômes, mais par ces rencontres émerveillées avec sa propre aptitude. Quand un peuple entier expérimente, ne serait-ce qu’une fois, la jouissance de comprendre et d’agir, il devient amoureux de son propre devenir. Voilà l’unique souveraineté qui ne se négocie pas.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













