La Constitution de la RD Congo garantit l’expression démocratique. Mais lorsque la justice vacille, cette expression prend des formes plus radicales : marches de protestation, villes mortes, désobéissance civique. À Isiro, la colère n’est plus contenue. Elle s’organise, elle s’exprime, elle gronde. À l’origine de cette onde de choc, un drame devenu symbole.
Une jeune femme de 22 ans, Rosie Kalia, a perdu la vie dans des circonstances qualifiées par la communauté de meurtre prémédité. Le principal suspect, Sheria Mazimpaka Elie-Divin, avec qui la victime entretenait une relation depuis plusieurs années, aurait agi après avoir refusé la décision de rupture prise par la jeune femme. Une affaire déjà troublante en elle-même, aggravée par un élément moralement accablant : l’homme était officiellement marié.
Mais c’est moins le crime que sa gestion judiciaire qui embrase aujourd’hui Isiro. Dans le dossier RP 9966 TGI/ISIRO opposant le Ministère public et la partie civile KILIMA au prévenu SHERIA Mazimpaka Elie-Divin, la décision rendue par le Tribunal de Grande Instance d’Isiro — perçue comme un acquittement de fait — a provoqué une onde d’indignation. Pour la communauté Mayogo, ce verdict n’est pas seulement contestable : il est inique.
Les accusations sont lourdes. L’instruction préjuridictionnelle aurait été bâclée, menée avec une légèreté déconcertante par l’officier de police judiciaire, malgré la présence d’indices jugés sérieux, notamment des effets personnels de la victime retrouvés dans le véhicule du suspect. Des éléments qui, pour beaucoup, auraient dû suffire à orienter une procédure rigoureuse et transparente. Au lieu de cela, la décision judiciaire est perçue comme une démonstration supplémentaire d’un système à deux vitesses.
Une insécurité galopante, une justice décriée
Ce dossier n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un contexte plus large de dégradation sécuritaire et de défiance institutionnelle. Réunis le 25 mars 2026, les membres de l’Association des Bayogo ont dressé un constat alarmant : la ville d’Isiro sombre dans une insécurité persistante, malgré les efforts affichés par les autorités provinciales. Kidnappings en plein jour, agressions à main armée, cambriolages nocturnes, braquages de commerces, meurtres…
Le tableau est sombre. La peur s’installe durablement dans le quotidien des habitants, paralysant les activités économiques et transformant certains quartiers en zones à risque dès la tombée de la nuit. Mais au-delà de l’insécurité physique, c’est une autre forme de violence qui indigne : celle d’une justice perçue comme discriminatoire. Selon la communauté Mayogo, les institutions judiciaires locales ne garantissent plus l’équité.
Elles seraient devenues, selon leurs mots, “inaccessibles pour les citoyens ordinaires, réservées à une élite ou vendues au plus offrant”. Une accusation grave, mais qui trouve un écho croissant dans la population. Isiro n’est pas une ville comme les autres. Située au cœur de la collectivité Mayogo-Mabozo, elle représente près de 30 % de son territoire. Une centralité géographique et historique qui rend d’autant plus sensible le sentiment de marginalisation exprimé aujourd’hui.
Pour cette communauté, historiquement attachée aux valeurs d’hospitalité et de vivre-ensemble, le traitement réservé à ses membres dans cette affaire est vécu comme une négation de son identité et de sa contribution à la cohésion locale. La situation s’est encore envenimée après un épisode jugé humiliant : le refus du vice-gouverneur Dara de recevoir les représentants de la communauté venus déposer leur mémo. Un geste interprété comme du mépris pur et simple.
Pire encore, le lendemain de la manifestation, les responsables des différentes cellules communautaires ont été convoqués par les services étatiques pour une remontrance qualifiée « d’inédite ». Une démarche perçue comme une tentative d’intimidation plutôt que comme une volonté de dialogue. À Isiro, la fracture est désormais visible. D’un côté, une population exaspérée, convaincue que justice ne lui est plus rendue. De l’autre, des institutions qui peinent à restaurer la confiance et semblent, au contraire, l’éroder davantage. L’affaire Rosie Kalia dépasse désormais le cadre judiciaire.
Elle est devenue le catalyseur d’un malaise profond, révélant une crise systémique où insécurité et injustice se nourrissent mutuellement. La question n’est plus seulement de savoir ce qui s’est passé dans cette affaire. Elle est désormais plus large, plus dérangeante : combien d’autres dossiers similaires ont été étouffés ? Et jusqu’à quand la population acceptera-t-elle ce qu’elle considère comme un déni de justice ? À Isiro, la rue a déjà commencé à répondre. Et voilà que le pouvoir vient d’être servi par sa toute première manifestation de mécontentement public.
François Anga / Journaliste-écrivain













