Ce qui se présente comme l’art sublime du gouvernement n’est souvent que la forme la plus aboutie du mensonge organisé. La politique, en son mécanisme le plus froid, institue une inversion scandaleuse : elle fait de l’absence de scrupules une vertu de décision, et de l’amnésie collective une condition de stabilité.
L’homme sans mémoire est l’allié objectif de l’homme sans foi, car là où le souvenir institue une résistance — une dette morale envers les promesses trahies, une mémoire des visages écrasés — le pouvoir trouve son terrain le plus vierge. Gouverner, dès lors, n’est plus agir au nom du peuple, mais agir sur lui, en façonnant un présent si bruyant qu’il étouffe le passé, et un avenir si incertain qu’il paralyse la réflexion.
La politique cesse d’être la poursuite du bien commun pour devenir l’administration méthodique de l’oubli. Mais cette mémoire que l’on déplore comme défaillante n’est pas un accident de la nature humaine ; elle est patiemment construite. Le cynisme du pouvoir réside moins dans ses outrances que dans sa capacité à ériger l’éphémère en régime permanent : chaque crise efface la précédente, chaque urgence légitime une nouvelle rupture avec ce qui avait été promis.
Les sans-scrupules l’ont compris : un peuple qui ne compare plus ne juge plus ; un peuple qui ne se souvient plus ne s’indigne plus. Dès lors, l’histoire devient une matière malléable, et la parole publique un simple outil d’effacement. C’est en cela que la politique, dévoyée, touche à l’essence du tragique : elle transforme des citoyens en contemporains sans héritage, en individus livrés à l’immédiateté d’un discours qui se contredit sans jamais être rappelé à l’ordre de la cohérence.
Pourtant, dire cela ne revient pas à abandonner toute politique, mais à exiger qu’elle redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le lieu de la mémoire agissante et de la conscience lucide. Si le pouvoir sans scrupules prospère sur l’amnésie, alors le geste véritablement politique — celui qui mérite encore ce nom — consiste à résister par le souvenir. Il s’agit d’instaurer une contre-mémoire qui oppose aux promesses sans lendemain la force des paroles tenues.
Qui oppose aux gestionnaires sans visage la présence obstinée des corps et des histoires singulières. Une politique digne de ce nom ne se mesure ni à son efficacité comptable ni à sa capacité à durer, mais à son refus de séparer la décision de la responsabilité, et le présent de ce qui l’a rendu possible. Face à l’alliance du cynisme et de l’oubli, il reste aux hommes et aux femmes de mémoire à faire de leur résistance même le commencement d’une autre politique : non plus celle de la domination, mais celle de la fidélité.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













