C’est une mécanique huilée, clinique, qui se met en branle bien avant que les trains d’atterrissage ne touchent le tarmac de Roissy. Dimanche 26 avril 2026, vol AF722 en provenance de Kinshasa. Quelque part au-dessus du Sahara, le manifeste de vol est passé au crible. Un nom, visiblement connu des services, s’affiche sur les écrans.
Aussitôt, la sentence tombe : ce passager-là ne récupérera pas ses valises comme tout le monde. Ce lundi 27 avril, pendant que les 300 autres voyageurs du vol attendent sagement leurs biens sur le tapis 33, les bagages de notre homme sont discrètement déroutés vers le tapis 34, celui des objets hors format — un détail technique qui ne trompe personne. Évidemment, les valises ne présentent aucune spécificité, si ce n’est celle d’appartenir à un individu dont l’apparence physique semble constituer, aux yeux des agents des douanes, un délit en soi.
Ouvertes en amont, fouillées avant livraison, elles arrivent comme les pièces à conviction d’un crime qui n’a jamais été commis. La douane ne présume plus l’innocence, elle la piétine dès la soute. L’acharnement devient alors une routine, un rituel humiliant que ce passager, lassé d’être une cible mouvante, décide de prendre à bras-le-corps. Puisqu’il est contrôlé à chaque voyage, pourquoi ne pas faciliter la tâche ?
Le voici donc qui se présente spontanément au point de contrôle, poli, résolu, prêt à ouvrir lui-même ses effets personnels. C’est là que l’absurde le dispute au scandaleux : les douaniers refusent de le contrôler. “On n’a pas envie”, souffle l’un d’eux, comme si la mission régalienne était devenue une corvée facultative. Trente minutes passent. Quarante-cinq. Le passager, qui a une correspondance à 10h39, voit le temps s’égrener dans un silence administratif méprisant.
Au moment précis où il s’apprête à partir pour ne pas rater son vol, une agente le rappelle : trois collègues vont venir, il faut patienter encore. Trop tard. Le piège se referme : on vous harcèle quand vous ne demandez rien, on vous ignore quand vous réclamez la règle, et on vous retient quand vous devez partir. La douane ne cherche plus à contrôler, elle cherche à briser. Cette mascarade a un nom, aussi laid que précis : contrôle au faciès.
Pire, elle révèle une doctrine du soupçon permanent qui gangrène les couloirs feutrés du Terminal 2E. Que reproche-t-on à ce voyageur, sinon de ne pas arborer les “caractéristiques physiques acceptées et sans doute désirées en France” ? Les douanes démentiront, produiront des statistiques, invoqueront la lutte contre la fraude. Mais les faits sont têtus : quand vos bagages sont les seuls à changer de tapis, quand votre visage déclenche des consignes avant même l’atterrissage.
Quand on vous refuse un contrôle que vous sollicitez pour mieux vous piéger à l’heure du départ — il ne s’agit plus de ciblage, mais de profilage. Roissy CDG, porte d’entrée de la République, devient alors le théâtre d’une justice douanière parallèle où l’habit, la couleur ou l’origine font office de jurisprudence. À l’heure où la France célèbre l’égalité, ses agents foulent aux pieds, chaque matin, le principe le plus élémentaire de sa devise.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR












