Quelle prouesse logistique, en effet. Il fallait un courage hors du commun pour extraire Aimable Karasira de cette geôle où il croupissait, et il fallait surtout un sens aigu de la mise en scène pour le sauver de cela même qu’on lui avait infligé. Le régime de Paul Kagame vient de réussir l’impossible : se poser en héros d’une libération dont il est l’unique auteur de la captivité.
On croirait lire une fable absurde où le geôlier, pris d’une soudaine magnanimité, ouvre les portes qu’il avait lui-même verrouillées, sous les vivats d’une foule convoquée pour l’occasion. L’opération est un succès : Karasira est libre, et ses ravisseurs d’hier paradent en sauveteurs. L’exploit est sans précédent, car il fallait oser transformer un acte d’oppression en spectacle de clémence, sans que personne ne s’étrangle de rire — ou de honte.
Rappelons l’impardonnable crime de cet homme. Aimable Karasira n’a pas pris les armes, n’a pas conspiré, n’a pas appelé à la haine. Il a simplement dit la vérité sur son propre deuil. Il a raconté, avec la douleur de l’orphelin, que sa famille tutsie — sa mère, son père, sa sœur, tous ses frères — avait été massacrée en 1994 par le Front patriotique rwandais de Kagame. Ce détail gêne, car il fissure le récit officiel, ce bloc monolithique qui voudrait que seuls les méchants d’un côté aient tué les gentils de l’autre.
Aimable Karasira a brisé ce monopole narratif, et pour cela, on l’a jeté en prison. Son tort n’est pas d’avoir menti, mais d’avoir témoigné trop fidèlement, trop publiquement, trop humainement. Il rappelle que les bourreaux de sa famille sont aujourd’hui au pouvoir, et que les victimes n’ont pas toutes droit au même statut dans l’histoire officielle. Le régime du FPR n’en finit plus de se dévoiler dans ces contorsions grotesques. Après avoir puni l’homme pour avoir honoré la mémoire des siens, il orchestre sa libération comme une victoire humanitaire.
C’est un message limpide envoyé à tous les Rwandais : vous pouvez être enfermés pour vos souvenirs, puis exposés comme preuve vivante de notre grandeur d’âme quand nous décidons de relâcher notre étreinte. Le vrai crime de Karasira est devenu sauvetage, le bourreau s’est grimé en pompier, et l’incendie qu’on contemple n’est autre que celui de la vérité, que ce régime s’acharne à éteindre sous des larmes de crocodile et des médailles en toc.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













