La promesse d’une décoration officielle par la plus haute institution de la république, le Président, à Fally Ipupa après ses deux concerts au Stade de France a enflammé les réseaux sociaux, et ce feu ne doit rien au hasard. Il est le symptôme d’un réflexe profondément ancré dans l’inconscient collectif congolais : la légitimation par le regard extérieur.
Que la RDC perçoive un tel événement comme un sommet de soft power n’est pas absurde en soi — remplir la plus grande enceinte de France est un exploit commercial et logistique indéniable, qui projette une image positive du pays. Mais le malaise surgit lorsqu’on réalise que cet exploit n’acquiert sa valeur suprême que parce qu’il est accompli à Paris en France, sous les projecteurs d’un ancien colonisateur et non à Kinshasa.
L’éclat parisien devient alors le détour obligé pour qu’une fierté nationale soit pleinement reconnue chez elle. Ce mécanisme pose une question vertigineuse : notre estime culturelle est-elle encore à ce point dépendante de la validation de l’Autre, au point de faire d’un concert en métropole le nouveau Graal honorifique ? La polémique ouvre un débat plus large sur le “criterium” même de la grandeur artistique. Qui joue au Stade de France ?
Des lions, des guépards, des antilopes ou des humains, et selon quel barème ? L’indignation légitime d’une partie de l’opinion rappelle que le continent africain, et la RDC en particulier, compte des géants (Koffi Olomide, Papa Wemba, JB Mpiana, Werrason, Pépé Kallé, King Kester, Awilo Longomba, Dadju, Gim’s…) qui, pendant des décennies, ont rempli des stades de Kinshasa à Nairobi, de Luanda à Abidjan, de Londres à New-York sans jamais recevoir pareille hâte protocolaire.
Le risque est grand de créer une hiérarchie implicite où le succès mesuré à l’aune des infrastructures occidentales éclipse des carrières entières bâties sur le couronnement populaire local. C’est une hérésie mémorielle qui touche à l’âme d’un peuple. Il y a donc urgence à refondre ces critères de reconnaissance. Ce travail de redéfinition, éminemment politique et symbolique, incombe au Ministère de la Culture dirigé par Madame Elebe Ma Ndembo.
Il ne s’agit pas d’opposer les réussites, mais de concevoir une politique de distinction qui honore à la fois l’écho international et l’enracinement historique, sans faire du concert parisien le mètre-étalon absolu du mérite. Ce débat, enfin, oblige à réfléchir à la manière dont un pays peut s’inspirer d’un soft power établi hors de ses frontières sans s’y aliéner. Prendre exemple sur la France ou d’autres nations qui savent briller culturellement est stimulant, à condition de ne pas importer le regard qui juge.
La véritable maturité culturelle consistera à bâtir un panthéon endogène, où l’on célèbre les artistes pour ce qu’ils ont tissé dans la chair et la mémoire du peuple congolais, et non d’abord pour l’écho que leur gloire trouve sur les bords de Seine. Le Ministre de la Culture est ici face à une mission d’une très haute importance : faire en sorte que l’âme congolaise ne dépende plus des applaudissements venus d’ailleurs pour se sentir digne d’être honorée. C’est à cette condition que la prochaine polémique ne portera plus sur le lieu géographique d’un exploit, mais sur la cartographie intime du cœur national.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













