C’est une bibliothèque tout entière qui disparaît avec elle, une forêt de savoirs que les flammes du temps viennent d’emporter. Anny Mandungu n’est plus, et nous voilà orphelins de cette femme qui connaissait chaque essence par son nom, chaque plante par ses vertus, chaque sentier de brousse par son histoire, avec une précision qui tenait du miracle et de la dévotion.
Issue d’une famille noble, façonnée par une immense culture, elle avait tout pour mener une existence feutrée dans les salons de Kinshasa. Elle a préféré l’odeur de la terre après la pluie, le défrichage du potager, les longues marches silencieuses sous la canopée et la complicité avec les paysans. Cette femme aux cheveux blancs incarnait à elle seule une élégance intellectuelle rare et une simplicité bouleversante ; elle ne s’appartenait pas, elle appartenait au Congo profond, à sa biodiversité, à la jeunesse qu’elle formait sans relâche.
Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement ses proches qui pleurent : ce sont les forêts qui perdent leur gardienne la plus aimante, et le pays tout entier qui sent vaciller une part irremplacée de son âme verte. C’est dans l’humilité des gestes ordinaires que son engagement prenait toute sa grandeur, car Anny Mandungu ne concevait pas la protection de la nature sans les femmes et les hommes qui en vivent. Son grand projet, Fhenev — Femmes, Hommes, Environnement, Nature et Entrepreneuriat Vert — était une plateforme visionnaire.
Un lieu où devait germer une Afrique réconciliée avec sa terre par l’agroforesterie, la souveraineté alimentaire et la transmission des savoirs. Elle y croyait comme on croit à l’aube, avec une ferveur inusable, et passait sans effort apparent d’une réunion Zoom à une récolte de soja, d’une recette partagée avec tendresse à une négociation internationale. Infatigable, elle donnait tout sans jamais rien réclamer pour elle-même. Et c’est peut-être là que le chagrin se fait plus lourd encore.
Cette technicienne exceptionnelle, cette voix crédible et rare, n’a pas toujours été écoutée, reconnue, honorée à la mesure de ce qu’elle offrait. Ce silence autour de son génie discret ajoute à notre tristesse une injustice que nous porterons longtemps, comme un remords. Car au-delà de la science, nous perdons aussi la femme chaleureuse qui illuminait les jours par sa joie de vivre, ses petites recettes données avec un sourire, ses invitations aux expéditions champêtres et cette manière unique de faire de chaque rencontre un moment de générosité pure.
Alors il nous faut maintenant apprendre à avancer sans elle, le cœur lourd et la mémoire en alerte. Anny Mandungu ne s’est pas éteinte : elle s’est enracinée, comme elle l’a toujours rêvé. Elle devient ces racines qu’elle a tant chéries, ces arbres qu’elle a sauvés, ces jeunes consciences qu’elle a éveillées et qui continueront de porter sa voix. Chaque graine mise en terre, chaque parcelle d’agroforesterie, chaque étudiant congolais qui prononcera le nom d’une plante en se souvenant d’elle sera une petite flamme allumée dans son sillage, un murmure de sa présence.
Les grandes femmes ne disparaissent jamais tout à fait : elles se transforment en terre nourricière, en promesse de renaissance. Le chemin de la RD Congo sera plus triste sans toi, chère et admirable Anny Mandungu, bourlingueuse utile et efficace, mais nous veillerons à ce que ton héritage grandisse plus haut que les plus majestueux baobabs. Va en paix, toi qui savais le nom secret des arbres, désormais c’est la forêt tout entière qui chuchotera le tien.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













