Trente ans que le calendrier national nous impose, comme un tic nerveux, la commémoration du 17 mai. Trente ans que l’on demande aux Congolais de suspendre leur lucidité pour transformer en rite patriotique ce qui fut une dépossession absolue. Posons la question brutalement, celle que les commémorations officielles enterrent sous les fanfares et les discours lénifiants : que s’est-il vraiment passé ce jour-là ?
Une armée nationale en déroute, balayée par une coalition hétéroclite d’aventuriers et de parrains étrangers. L’image est gravée dans la mémoire collective comme une radiographie sans complaisance de notre impuissance. Depuis quand un peuple transforme-t-il le jour de son effondrement militaire en jour férié, sinon par un syndrome de Stockholm national qui aurait fini par nous rendre amnésiques ? Mais l’humiliation ne s’est pas arrêtée aux fronts militaires.
Le 17 mai, c’est aussi la chronique d’une infiltration méthodique, celle d’un pouvoir tombé entre les mains de forces dont le projet n’a jamais été la grandeur de la RD Congo. Nos institutions, censées incarner la souveraineté, ont été fracturées de l’intérieur, livrées à des logiques de prédation et de compromission qui perdurent aujourd’hui. On a pillé bien plus que les caisses de l’État : on a pillé notre légitimité, notre continuité administrative, notre capacité à nous projeter comme une nation debout.
Le vol des archives nationales n’est pas un détail sordide, c’est le symbole éclatant d’une tentative d’effacer la mémoire pour mieux installer l’impunité du présent. Ces documents n’étaient pas que du papier, ils étaient le récit légal et organique de notre existence. Leur disparition signe une violence ontologique dont nous portons encore les stigmates. Alors, qu’attendons-nous pour rompre avec cette mascarade ? Supprimer les commémorations du 17 mai n’est pas un effacement de l’histoire, c’est au contraire le premier acte d’une reconquête de soi.
C’est refuser de ritualiser l’humiliation, de fêter la défaite en la maquillant en “libération”. La nation congolaise, pour se redresser, doit d’abord reconnaître ses dates funestes pour ce qu’elles sont, sans les enrober. Il n’y a aucune honte à dire : ce jour-là, nous avons touché le fond. Mais il y a une trahison à le transformer en jour de fête. Le sursaut viendra d’une vérité crue, pas d’une célébration mensongère. Nous ne construirons rien de grand sur les ruines d’un récit falsifié.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













