Derrière le nom quasi ésotérique de l’adrénochrome se cache une réalité chimique bien éloignée des fantasmes qu’il alimente aujourd’hui. Identifié dès 1856 par le neurologue français Alfred Vulpian, puis isolé en 1937 par les chercheurs David Ezra Green et Derek Richter, ce composé à la teinte violet profond (d’où le suffixe “-chrome”) n’est rien d’autre qu’un produit de l’oxydation de l’adrénaline (épinéphrine), cette hormone que notre corps sécrète en situation de stress ou de peur.
Loin de posséder les vertus mystiques ou psychotropes qu’on lui prête aujourd’hui, l’adrénochrome a surtout été l’objet, des années 1950 aux années 1970, d’une hypothèse médicale aujourd’hui discréditée : les psychiatres Abram Hoffer et Humphry Osmond postulaient que son accumulation dans l’organisme pouvait être à l’origine de la schizophrénie. Des études indépendantes ont toutefois rapidement balayé cette théorie.
Et aucune preuve scientifique ne permet d’affirmer que l’adrénochrome possède un quelconque effet hallucinogène ou psychoactif significatif. Pourtant, l’idée selon laquelle une molécule dérivée du stress humain pourrait altérer la conscience s’est révélée un terreau fertile pour l’imaginaire collectif. Cette légende moderne trouve son origine dans une œuvre de fiction : en 1971, Hunter S. Thompson publie Fear and Loathing in Las Vegas.
Adapté au cinéma par Terry Gilliam en 1998, dans lequel il dépeint l’adrénochrome comme une drogue extrêmement rare et puissante, que l’on ne pourrait extraire que des glandes surrénales d’un corps humain vivant. Ce mythe littéraire a par la suite été récupéré et détourné par les sphères complotistes contemporaines, notamment les mouvements QAnon et Pizzagate. Ces derniers propagent l’idée aberrante qu’une élite mondiale sataniste (Hollywood, personnalités politiques) torturerait des enfants pour en récolter l’adrénochrome.
Parce qu’il est censé leur offrir jeunesse éternelle et expériences psychédéliques. Ce récit, qui réactive des motifs antisémites ancestraux comme celui de la “diffamation de sang”, est pourtant d’une absurdité manifeste : l’adrénochrome est une molécule instable, aisément synthétisable en laboratoire et disponible dans le commerce pour la recherche pour quelques dizaines de dollars les 25 milligrammes. Il est essentiel de ne pas se laisser abuser par la persistance de ce fantasme conspirationniste.
Le succès de cette théorie ne repose pas sur des preuves tangibles, mais sur le désir de trouver une explication simple et malveillante à un monde complexe, ainsi que sur l’exploitation cynique d’émotions légitimes comme la peur ou la colère. Les prétendues propriétés hallucinogènes de l’adrénochrome demeurent, à ce jour, un objet de débat non conclu dans la communauté scientifique, bien que l’idée d’un “breuvage d’élite” soit, elle, formellement démentie.
Dans le flot incessant d’informations et de désinformations qui caractérise notre époque, le cas de l’adrénochrome constitue une illustration éclatante d’une vérité simple : il est souvent plus aisé de propager une légende spectaculaire que de rétablir la réalité, plus terne mais plus sensée, des faits scientifiques. La vigilance et l’esprit critique restent nos meilleurs remparts contre de telles manipulations.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













