Dans la galerie des fossoyeurs de la RD Congo, Bizima Karaha incarne une figure bien plus sophistiquée et dangereuse que le simple chef de guerre. À seulement 29 ans, ce docteur en médecine formé en Afrique du Sud était devenu le “chouchou” du premier gouvernement de Laurent-Désiré Kabila en décrochant le portefeuille stratégique des Affaires étrangères.
Originaire de la communauté banyarwanda, il n’était pas qu’un ministre parmi d’autres : il représentait la caution diplomatique d’un régime sous perfusion rwandaise, celui qui gérait l’image internationale de la “libération” tout en entretenant des liens personnels étroits avec le vice-président rwandais Paul Kagame. Bizima Karaha était l’incarnation même de l’ambiguïté fondatrice de l’AFDL, un mouvement de façade où la loyauté envers Kinshasa n’était qu’un vernis destiné à masquer la mise sous tutelle du géant congolais.
Mais là où Bizima Karaha s’est hissé au rang de symbole, c’est dans sa capacité à retourner sa veste avec une rapidité chirurgicale. Dès le déclenchement de la deuxième guerre du Congo en Août 1998, le ministre des Affaires étrangères de LD Kabila a abandonné son poste pour devenir le “ministre chargé de la sécurité” du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), le mouvement rebelle soutenu par Kigali.
Cet homme, qui avait juré fidélité à la cause de la souveraineté congolaise, organisait désormais la machine sécuritaire visant à renverser son ancien mentor. Cette trahison n’était pas un accident de parcours : elle était inscrite dans l’ADN politique d’un personnage dont la véritable allégeance n’a jamais été tournée vers l’ouest, mais résolument vers l’est. Son départ précipité a décapité la diplomatie congolaise en pleine guerre, livrant les secrets d’État à l’ennemi d’hier devenu son nouveau commanditaire.
Aujourd’hui retranché en Afrique du Sud où il mène une existence discrète d’éleveur, Bizima Karaha demeure l’un des personnages les plus nuisibles de la déstabilisation congolaise par son silence même. Moins médiatisé qu’un Nkundabatware ou qu’un RDF/M23 tonitruant, il représente pourtant la mémoire vivante des compromissions originelles qui continuent de gangrener la RDC : celle d’une classe politique qui a privatisé l’appareil d’État au profit d’intérêts étrangers.
Le docteur diplomate recyclé en berger sud-africain n’est pas simplement un traître repenti — il est le gardien silencieux des zones d’ombre de la chute de Mobutu et de l’implosion du régime LD Kabila, un spectre qui rappelle que les clés de la maison Congo ont été confiées à des hommes qui n’y voyaient qu’un butin de guerre.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













