Pourquoi ce dernier volet ? Notre première partie révélait une gouvernance fantôme au sommet de la GEMIUÉLÉ. La deuxième documentait un système de terrain : une chaîne de commandement informelle, un Gouverneur donneur d’ordres présumé, un Directeur Général installé à Dubaï, et l’ombre d’une exploitation en zone protégée à MADAMBA.
La troisième démontait les mécanismes financiers et humains de ce système, en rappelant les textes de loi congolais violés. Ce quatrième et dernier volet franchit une étape supplémentaire. Il s’intéresse à la destination de l’or extrait, aux circuits internationaux empruntés, et à un faisceau d’indices troublant qui relie l’opération NDANDA à une alliance politique provinciale – l’alliance de Gombe – et à des intérêts gravitant autour de la famille Nangaa.
Des questions sérieuses se posent : l’or du Haut-Uélé, exporté discrètement vers Dubaï, a-t-il servi à rétribuer le soutien politique qui a porté Jean Bakomito Gambu au pouvoir, notamment celui des notables du territoire de Wamba ? A-t-il alimenté, même indirectement, des réseaux dont la loyauté n’est pas acquise à la République ? Et qui paie le train de vie fastueux d’un Directeur Général Hassan Lobia absent de son poste depuis six mois, pendant que son entreprise ne produit aucun document comptable ?
Nous ne sommes pas la justice. Nous ne formulons aucune accusation. Mais nous posons des questions. Et le droit congolais, une fois encore, fournit les outils pour y répondre. Selon plusieurs sources locales, l’or a bel et bien été extrait des sites de NDANDA, TORA et MADAMBA depuis le 1er décembre 2025. “Des kilos d’or”, évoquent des témoins, sans qu’aucune quantité officielle n’ait été communiquée. Aucun registre de production n’a été transmis aux organes de contrôle provinciaux.
Aucune déclaration fiscale n’a été rendue publique. Cette opacité contrevient frontalement à la loi n°18/001 du 09 mars 2018 modifiant le Code minier, qui impose en ses articles 108 à 112 une obligation de déclaration de toute production minière, de tenue de registres et de traçabilité des produits extraits. Elle viole également la loi n°11/011 du 13 juillet 2011 relative aux finances publiques, qui exige que toute recette issue de l’exploitation des ressources naturelles soit comptabilisée et intégrée au budget provincial.
Plus grave encore, les mêmes sources indiquent que l’or a emprunté des circuits internationaux : Kampala en Ouganda, Nairobi au Kenya, et surtout Dubaï pour les quantités les plus importantes. Or, la loi n°13/005 du 11 février 2013 portant régime général des douanes dispose en son article 30 que toute exportation de marchandises doit faire l’objet d’une déclaration en douane et être accompagnée de documents attestant de l’origine licite et du paiement des droits.
Exporter de l’or sans déclaration expose les contrevenants aux sanctions prévues par les articles 392 et suivants du Code des douanes, qui répriment la contrebande et l’exportation sans déclaration. Par ailleurs, la loi n°13/011-B du 11 avril 2013 relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme impose aux opérateurs de déclarer toute transaction suspecte. L’exportation d’or vers Dubaï, place financière connue pour son attractivité sur les métaux précieux, sans trace documentaire, pourrait tomber sous le coup de ces dispositions. Ce premier tableau est celui d’un pillage organisé des ressources provinciales, en dehors de tout cadre légal.
L’alliance de Gombe, les Nangaa et le train de vie dubaïote : un faisceau d’indices qui interroge
L’enquête prend une dimension politique et financière troublante lorsqu’on examine les connexions entre les acteurs de l’opération NDANDA et le contexte provincial. Le Gouverneur Jean Bakomito Gambu a été porté au pouvoir par l’alliance de Gombe, une coalition qui a réuni l’ancien Gouverneur Christophe Baseane Nangaa et Jean Bakomito Gambu, avec le soutien déterminant des notables du territoire de Wamba. Christophe Baseane Nangaa est le petit-frère de Corneille Nangaa Yobeluo, chef rebelle du RDF/M23. Il vit aujourd’hui à Dubaï.
Le Directeur Général de la GEMIUÉLÉ, Hassan Lobia, présenté comme un lieutenant du Gouverneur Jean Bakomito Gambu, est lui aussi installé à Dubaï depuis près de six mois. À ce stade de notre enquête, une question demeure sans réponse : qui paie le séjour luxueux de Hassan Lobia à Dubaï depuis plus de six mois ? L’intéressé n’a pas répondu à nos sollicitations, et la GEMIUÉLÉ, en tant qu’entreprise publique provinciale, n’a fourni aucun document justifiant une mission officielle, une prise en charge ou une quelconque autorisation d’absence.
Le décret n°13/056 du 13 décembre 2013 portant statut des mandataires publics impose pourtant une présence effective au siège et une disponibilité permanente. Une absence prolongée non justifiée peut entraîner des sanctions disciplinaires, voire le retrait du mandat. Mais au-delà de l’absentéisme, c’est l’origine des fonds qui interroge. Pendant que son entreprise exploite, vend et exporte de l’or sans aucune documentation comptable, le DG mène grand train à l’étranger.
Et dans la province du Haut-Uélé, des témoins signalent des chantiers lourds attribués à ses intérêts : construction de villas, stations d’essence et autres investissements immobiliers. Comment une entreprise qui ne produit aucun compte, ne déclare aucune recette, et ne paie visiblement aucune redevance provinciale peut-elle financer un tel train de vie et de tels chantiers ? La concentration de ces acteurs dans la même ville, plaque tournante du négoce aurifère, et la simultanéité de ces dépenses inexpliquées posent une question légitime.
L’or de NDANDA a-t-il atterri à Dubaï pour rétribuer le soutien politique qui a porté Jean Bakomito Gambu au pouvoir, notamment celui de Christophe Baseane Nangaa, plutôt que de remplir les caisses de la province ? Des indiscrétions au sein de la majorité provinciale laissent entendre que certains protégeraient les intérêts miniers de la famille Nangaa pour maintenir la stabilité de l’Assemblée provinciale, où siègent encore des députés acquis à Christophe Baseane Nangaa.
Nous n’accusons personne. Mais le droit congolais nous oblige à poser ces questions. L’article 145 du Code pénal réprime le détournement de deniers publics. La loi sur le blanchiment de capitaux, déjà citée, interdit de dissimuler l’origine illicite de fonds. Plus grave, si une partie de l’or venait à bénéficier, directement ou indirectement, à un groupe armé ou à ses soutiens, les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies sur la RD Congo, notamment la résolution 2641 (2022), imposent un embargo sur les minerais issus de zones de conflit et exigent des États qu’ils poursuivent les auteurs de trafic illicite finançant les groupes armés. Le silence des autorités provinciales sur ces circuits, alors que le Gouverneur est théoriquement le garant de la légalité, est assourdissant.
Louis Watum Kabamba a directement agi pendant que le Gouverneur regarde toujours ailleurs
Ce dossier ne serait pas complet sans un épisode récent qui éclaire d’une lumière crue la duplicité de certains acteurs. En mission officielle dans le Haut-Uélé, le ministre national des Mines, Louis Watum Kabamba, a personnellement conduit, aux côtés du Gouverneur Jean Bakomito Gambu, des députés nationaux et du Conseil provincial de sécurité, une opération de terrain dans le village de Gatanga, à Watsa. Objectif : démanteler un réseau de ressortissants chinois exploitant illicitement de l’or sur une concession appartenant à Kibali Gold Mines.
Les constatations faites sur place ont été accablantes. Ces exploitants illégaux opéraient sans aucun titre minier ni autorisation légale de séjour pour exercer dans le secteur minier, en violation flagrante du Code minier et de son règlement. Ils avaient aménagé leurs propres routes et barrières, à l’insu de l’Office des Routes et de l’OVD, empêchant tout contrôle de l’État. Sur les sites clandestins, des engins lourds travaillaient jour et nuit, creusant le sol congolais dans une exploitation industrielle sauvage : aucune taxe payée, aucun respect de l’environnement, et des travailleurs congolais soumis à des conditions proches de l’esclavage.
Face à ce scandale, le ministre des Mines Louis Watum Kabamba a agi. Sur ses instructions directes, il a été ordonné : l’arrestation immédiate des auteurs de cette exploitation illégale, avec le soutien affiché du Gouverneur et des députés nationaux présents ; la saisie de tous les engins et matériels utilisés illicitement ; et l’arrêt total des activités sur les sites concernés. Cette opération, saluée unanimement sur le moment par le Gouverneur du Haut-Uélé, les députés nationaux et le Conseil provincial de sécurité, a été présentée comme un signal fort en faveur de la légalité et de la bonne gouvernance.
Mais nous posons les questions qui fâchent. Quelle est la suite de ce dossier ? Quelle sanction a été réservée au Gouverneur Jean Bakomito Gambu, qui accompagnait le ministre en applaudissant l’opération, alors même que nos enquêtes précédentes ont établi qu’il aurait personnellement instruit des opérations minières tout aussi illégales sur les sites de NDANDA, TORA et MADAMBA ? Qui peut un seul instant imaginer qu’il soit ignorant de ces faits, lui qui est le premier responsable de l’administration provinciale et le garant de la légalité sur son territoire ?
Et surtout : qui protège réellement cet homme devenu apparemment intouchable, capable de se tenir aux côtés d’un ministre pour dénoncer l’exploitation illicite tout en couvrant, selon des informations publiques, un système parallèle au profit de ses propres intérêts et de ceux de ses alliés ? L’article 145 du Code pénal réprime le détournement de deniers publics. Les articles 108 à 112 du Code minier imposent la traçabilité de toute production. La loi sur le blanchiment de capitaux interdit de dissimuler l’origine illicite de fonds.
Et la loi n°08/012 du 31 juillet 2008 sur la libre administration des provinces, en ses articles 39 et 40, donne à l’Assemblée provinciale le pouvoir d’interpeller le Gouverneur et de contrôler ses actes. Tous ces outils existent. Aucun n’a été actionné contre Jean Bakomito Gambu. Cette impunité est le dernier maillon du système que nous dénonçons. L’or ne ment pas, les textes non plus. Ce quatrième volet clôt notre enquête sur ce dossier.
Il laisse apparaître un système sophistiqué : une production minière sans comptabilité, des exportations vers Dubaï sans déclaration, une concentration d’acteurs politiques et économiques liés à l’alliance de Gombe et à la famille Nangaa, un Directeur Général au train de vie dubaïote sans justification de financement, des chantiers immobiliers suspects dans une province dont les caisses ne voient pas la couleur de l’or, et un Gouverneur qui dénonce publiquement l’exploitation illicite aux côtés du ministre des Mines tout en étant, selon des informations crédibles, le donneur d’ordres présumé d’un système parallèle.
Nous ne sommes pas la justice mais journaliste. Nous avons documenté des faits, identifié des noms, cité les textes de loi. La balle est désormais dans le camp des autorités judiciaires et des organes de contrôle. L’or du Haut-Uélé doit profiter à la population du Haut-Uélé, non à des intérêts particuliers ou à des réseaux opaques. Puisse cette enquête contribuer à ce que la lumière soit faite, et à ce que jamais plus ne se reproduise ce que nous avons documenté : le modèle de ce qu’il ne faut surtout pas faire.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













