Erasto Bahati Musanga n’aurait pas été un simple intermédiaire, il aurait été une machine à trahir. Des rives du lac Kivu aux salons feutrés de Kampala, il aurait bâti sa réputation sur l’art de vendre la confiance de ses commanditaires au plus offrant. Son CV officieux serait un palimpseste de loyautés bafouées : d’abord proche des réseaux militaro-affairistes, puis consultant pour des multinationales avides de tranquillité, enfin agent double là où le triple jeu était formellement interdit.
Il connaissait trop de dates, trop de comptes offshore, trop de faiblesses intimes pour qu’on lui accorde le droit de vieillir. On le décrivait comme un homme aux poches pleines de secrets et au cœur vide de fidélité. S’il a réellement rendu son dernier souffle dans ce guesthouse de Rubaya, ce ne serait pas un banal accident de santé, mais l’épilogue clinique d’un parcours de traître : une exécution sans bourreau, un solde de tout compte passé par pertes et profits sur le grand livre de la guerre économique.
C’est dans une chambre sans identité, avec ses draps blancs et sa table de chevet, que la mécanique de la haute trahison aurait trouvé son dénouement. Musanga s’y serait retiré avec un interlocuteur fantôme, persuadé de négocier sa survie contre la livraison d’un dernier fichier brûlant. Mais le marché était truqué dès le premier murmure : la trahison appelle la trahison. Le poison, discret, professionnel, sans éclat ni bavure, aurait été la seule réponse offerte à ses ambitions de survie.
À Rubaya, où les pactes se signent en sous-sol, on ne meurt pas d’une balle quand on change de camp une fois de trop ; on disparaît dans une tasse, sans douleur spectacle, sans douille à analyser. La chambre serait restée impeccable, le corps vierge de toute violence lisible, comme si l’on avait voulu effacer jusqu’au souvenir de la confrontation. Le message silencieux serait pourtant assourdissant : un traître ne mérite même pas le bruit d’une détonation.
Si cette mort se confirmait, elle servirait d’avertissement chirurgical à toute une génération de « facilitateurs » qui croient pouvoir danser indéfiniment sur la corde raide des allégeances. Le cadavre conditionnel d’Erasto Bahati Musanga serait un panneau planté dans le brouillard sanglant du Kivu : ici, la trahison n’est pas un crime passionnel, c’est un crime d’usure que l’on fait payer au taux le plus fort. On tolère le double jeu tant qu’il enrichit les bonnes caisses ; on efface le joueur dès qu’il devient plus dangereux que les secrets qu’il détient.
Son corps hypothétique serait lessivé de toute dignité, privé d’hommages, réduit à un problème logistique pour les employés du guesthouse. Car dans ce monde où l’or et le sang se mêlent sans remords, le sort réservé aux traîtres est d’une simplicité biblique : ils sont retranchés du livre des vivants sans laisser de trace, sinon un silence plus lourd que tous les cris.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













