Dressé à la frontière du Venezuela, du Brésil et du Guyana, le mont Roraima n’est pas une simple montagne : c’est un plateau suspendu dans le temps, un vestige du Gondwana où l’évolution a pris un chemin à part. Culminant à 2 810 mètres, ce tepuy aux parois verticales semble flotter au-dessus de la forêt amazonienne, souvent coiffé de nuages qui renforcent son aura mystique.
Les Pemón, gardiens de ces terres, le nomment “la mère de toutes les eaux” et le considèrent comme le pilier du ciel. Ce n’est pas un hasard si Sir Arthur Conan Doyle, fasciné par les récits d’explorateurs, y planta le décor de son Monde perdu : ici, chaque pierre, chaque plante semble murmurer une histoire vieille de deux milliards d’années, quand la vie n’avait pas encore conquis les continents. Fouler le sommet du Roraima, c’est pénétrer un laboratoire de l’étrange.
Après une ascension éprouvante, le marcheur débouche sur un chaos minéral sculpté par l’érosion, un labyrinthe de grès rose où les flaques d’eau noire reflètent un ciel irréel. Là-haut, la faune et la flore ont inventé leurs propres règles : des grenouilles minuscules qui ne sautent pas, des plantes carnivores tapies dans les crevasses, des fleurs qui ne poussent nulle part ailleurs. On croise des vallées de quartz scintillant.
Mais aussi des “jacuzzis” naturels glacés et une vallée des cristaux qui semble tout droit sortie d’un rêve de géologue. L’absence totale d’humus, balayé par les pluies diluviennes, transforme chaque pas en une exploration de ce que la Terre aurait pu devenir ailleurs – un décor si dépouillé qu’il en devient sublime. Mais le véritable choc n’est pas seulement visuel : il est métaphysique. Marcher sur le Roraima, c’est sentir le poids d’un silence minéral que seuls troublent le vent et les prières chuchotées des guides pemón.
C’est comprendre, au détour d’une brèche, que cette île céleste est d’une fragilité extrême. Le piétinement, les déchets, les hordes de visiteurs mal préparés menacent un écosystème unique et sacré. Ceux qui en redescendent ne sont jamais tout à fait les mêmes : ils portent en eux la certitude que la planète recèle encore des sanctuaires où l’homme reste un invité. Le Roraima ne se conquiert pas, il se mérite – et il rappelle que les derniers mondes perdus n’attendent que notre humilité pour survivre.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













