En ce 3 juin 2026, l’opposition a démontré qu’elle savait utiliser une partie de la rue, et le pouvoir qu’il savait contrôler le pays. Mais derrière ce ballet calibré entre les ambitions des uns et la maîtrise des autres, une vérité autrement plus dérangeante s’impose : l’élite politique congolaise, du pouvoir comme de l’opposition, est frappée d’une cécité stratégique qui confine à la complicité objective.
Les premiers croient que le véritable test consiste à projeter l’exécutif au-delà de 2028 ; les seconds, qu’il s’agit de préparer l’alternance. Or, personne ne semble comprendre que ces deux agendas sont des luxes de pays debout. Si Kigali parvient à reproduire le scénario de 1997 et que ses colonnes blindées ou supplétives franchissent le seuil de Kinshasa, il n’y aura ni troisième mandat ni alternance. Il y aura le silence d’une souveraineté défunte.
L’arithmétique électorale, la révision constitutionnelle, les coalitions de circonstance : tout cela n’est que le bruit de fond d’une classe politique qui négocie la répartition des cabines pendant que le navire prend l’eau de toutes parts. Ce qui est vertigineux, c’est l’irresponsabilité historique partagée. Depuis le 30 juin 1960, toutes les constitutions — de la Loi fondamentale jusqu’à la Constitution de 2006 — martèlent la même leçon que personne n’écoute.
La manipulation du cadre institutionnel pour prolonger un règne personnel est le carburant de la dislocation nationale. Chaque fois qu’un pouvoir a fait du maintien au sommet un projet prioritaire, il a offert à l’ennemi extérieur le prétexte et l’opportunité d’une intervention dévastatrice. L’opposition, de son côté, a toujours surfé sur la colère populaire sans jamais proposer de pacte de survie nationale, préférant attendre que le pouvoir s’effondre pour ramasser les miettes d’un État vidé de sa substance.
Résultat : la question du troisième mandat, érigée en obsession par les deux camps, est une priorité grotesque quand l’Est du pays est grignoté méthodiquement et que la balkanisation n’est plus un épouvantail rhétorique mais un projet géopolitique documenté. L’élite congolaise agit comme si la guerre était un bruit de fond permanent qu’elle peut ignorer indéfiniment, alors que c’est précisément ce bruit qui annonce son propre anéantissement.
Car il faut nommer les choses : ceux qui se pensent “élite” sont en réalité les fossoyeurs en chef de la RD Congo. Leur ignorance n’est plus seulement coupable, elle est meurtrière. Pendant qu’ils s’écharpent sur un calendrier électoral ou une limite de mandat, le Rwanda affine sa stratégie de conquête indirecte, exploite chaque fracture interne, finance des seigneurs de guerre et verrouille des pans entiers du territoire national. Le front rwandais est aujourd’hui contenu, certes.
Mais il suffit d’une crise politique majeure à Kinshasa — une succession forcée, une vacance de pouvoir, une insurrection instrumentalisée — pour qu’il s’engouffre jusqu’au cœur du pays, exactement comme en 1997. Et ce jour-là, il n’y aura plus ni pouvoir ni opposition, seulement une RD Congo en cendres et une élite en exil ou en charnier. La seule manière de sortir par le haut est de rompre avec cette culture du déni. Cela exige que le pouvoir renonce au mirage du troisième mandat et que l’opposition cesse de tout miser sur l’usure du régime.
L’un et l’autre doivent sceller un pacte de sauvegarde nationale qui place l’intégrité territoriale au-dessus de leurs ambitions respectives. Faute de quoi, l’Histoire retiendra que la RDC n’a pas été vaincue par le Rwanda, mais qu’elle s’est suicidée par la vanité et la myopie de ses propres enfants.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













