Ils ont tout partagé : la même administration fiscale, la même défiance envers le système Macky Sall, la même prison, et jusqu’au ticket gagnant de 2024. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, l’élève et le maître, ont écrit la plus belle page de leur histoire commune en portant le PASTEF au pouvoir contre tous les pronostics. Mais en vingt-six mois d’exercice, ce compagnonnage s’est mué en une rivalité existentielle que le limogeage du 22 mai 2026 vient de transformer en guerre ouverte.
Le décret présidentiel congédiant Sonko n’est pas un simple remaniement : c’est la conclusion d’un parcours où l’héritier, une fois sacré, a refusé de rester le premier des lieutenants. En rappelant à la face du pays que « le Premier ministre n’obéit pas aveuglément », Sonko a déchiré le mythe d’un attelage sans nuages, dévoilant au grand jour ce que tout le microcosme savait déjà : le vrai patron du parti ne supportait plus d’être le second du pouvoir.
Ce divorce a la brutalité des passions politiques trop longtemps contenues. D’un côté, un président qui, fort de sa légitimité électorale, a progressivement conçu la personnification excessive de son Premier ministre non plus comme un atout mais comme un péril mortel pour son propre mandat et, surtout, pour une éventuelle réélection en 2029. De l’autre, un tribun qui sait que sa popularité demeure le véritable socle de la majorité parlementaire et qui n’a jamais renoncé à incarner l’avenir.
Quitte à transformer le gouvernement en champ de bataille sur la réforme électorale – manière transparente de verrouiller ou de libérer l’accès au scrutin futur. La rupture ne porte donc pas sur les prérogatives constitutionnelles, mais sur une question plus crue : qui, de Faye ou de Sonko, sera le candidat du camp souverainiste à la prochaine présidentielle ? En tentant de ramener son cadet au rang de disciple, l’ex-Premier ministre a heurté l’orgueil d’un chef d’État décidé à ne plus vivre dans l’ombre.
Trois scénarios se dessinent désormais dans une République au bord de la paralysie. Le premier, le plus explosif, verrait Sonko rejoindre les bancs de l’Assemblée – dont il est toujours le député élu en 2022 – pour mener une fronde parlementaire capable de faire tomber tout successeur à la Primature, précipitant une dissolution et des législatives anticipées où son aura pourrait réduire le camp présidentiel à une minorité. Le second, plus institutionnel, reposerait sur la nomination d’un Premier ministre technocrate chargé d’amadouer les sonkistes.
Mais rien n’indique que Faye veuille encore composer avec celui qui l’a fait roi ; le divorce est consommé et le président pourrait être tenté de gouverner par décrets, au risque d’un isolement mortel. Enfin, le troisième scénario, le plus lourd de conséquences pour 2029, consiste en une recomposition totale : Sonko, libre de tout poste, structurerait sa propre machine de conquête, transformant la prochaine présidentielle en un duel fratricide entre deux ex-frères d’armes. Dans tous les cas, le Sénégal entre en zone de turbulences violentes, avec la certitude que l’équation politique de 2024 s’est fracassée sur l’ambition de ceux qui l’incarnaient.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













