La suspension des auditions parlementaires belges sur le rapatriement des dépouilles congolaises, bloquée par un parti qui se réclame pourtant de l’humanisme chrétien, repose une question que l’Europe n’a jamais su trancher : à partir de quel seuil un corps cesse-t-il d’être un objet de collection pour redevenir un être humain ?
Pendant des décennies, les restes de Congolais ont été inventoriés, numérotés, stockés comme des artefacts dans des réserves muséales — crânes mesurés par la phrénologie coloniale, ossements prélevés comme preuves d’une prétendue hiérarchie raciale. L’obstruction procédurale d’aujourd’hui n’est que le prolongement administratif de cette chosification originelle : on ne débat pas de la dignité d’objets.
La demande officielle de Kinshasa transforme radicalement l’équation. Il ne s’agit plus d’un geste charitable de l’ancienne puissance coloniale envers d’hypothétiques descendants, mais d’une exigence d’État à État, qui force la Belgique à reconnaître que ces dépouilles ne lui appartiennent pas. Bloquer le débat revient à maintenir un droit de propriété implicite sur des corps qui n’ont jamais été cédés, seulement volés.
La valeur différentielle des vies apparaît ici dans toute sa crudité : aucun parlement européen n’oserait s’opposer au rapatriement de dépouilles de citoyens belges morts à l’étranger. Le refus d’entendre les experts et les parties prenantes révèle une hiérarchie des restes humains qui recoupe exactement celle des vivants. Ce blocage parlementaire, au-delà du cas particulier, valide un principe glaçant : la mémoire des colonisés peut attendre, la bienséance politique d’une majorité ne le peut pas.
Chaque année de rétention supplémentaire n’est pas neutre — elle signifie que des familles continuent d’être privées du droit universel d’accomplir les rites funéraires, que des communautés restent amputées de leur rapport aux ancêtres, et qu’un État se voit dénier la capacité de protéger ses morts. La question n’est pas de savoir ce que vaut la vie d’un Congolais, mais ce que vaut sa mort aux yeux d’une Europe qui prétend avoir dépassé le temps des zoos humains tout en conservant leurs restes dans ses tiroirs.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













