Il existe des crises que l’on ne peut qualifier de fatalité. Elles deviennent le produit de l’inaction, de l’improvisation et d’une gouvernance incapable de transformer les signaux d’alerte en décisions préventives. L’épidémie de Maladie à Virus Ebola qui frappe aujourd’hui le Haut-Uélé appartient malheureusement à cette catégorie. Le 14 juillet, le bilan officiel est déjà lourd.
On parle de 14 cas confirmés par l’INRB, dont 13 décès, un cas vivant encore sous surveillance, deux cas suspects hospitalisés, 127 personnes contacts identifiées et plusieurs zones de santé touchées, avec Wamba devenu le principal foyer épidémique de la province. Ces chiffres ne traduisent pas seulement la violence d’un virus. Ils interrogent aussi la capacité des institutions provinciales à anticiper une menace pourtant largement annoncée.
Depuis le mois de juin, les avertissements se sont succédé publiquement. Ces alertes devraient jouer le rôle réel d’avertissement de la préoccupation. Dès le 17 juin 2026, des acteurs politiques et communautaires alertaient sur le risque élevé d’une propagation de l’épidémie depuis l’Ituri vers le Haut-Uélé. Les inquiétudes portaient sur la porosité des frontières provinciales, l’absence de contrôle sanitaire efficace, la libre circulation des voyageurs entre les deux provinces et les tensions sociales qui fragilisaient déjà le système de santé.
Une semaine plus tard, une seconde alerte dénonçait le manque de kits médicaux, l’absence d’équipes d’enterrement dignes et sécurisés, la faiblesse de la logistique de riposte et l’inexistence de véritables barrières sanitaires. Quelques jours après encore, une troisième déclaration évoquait déjà une progression active de la maladie dans les territoires de Wamba, Pawa et Isiro et demandait officiellement le déclenchement d’une riposte d’urgence.
Toutes ces alertes furent publiques et répétitives. Elles décrivirent avec précision les vulnérabilités de la province. Elles formulèrent des recommandations concrètes. Pourtant, rien ne laisse apparaître qu’elles aient entraîné, à ce stade, une mobilisation préventive d’une ampleur comparable à celle qui est aujourd’hui déployée après la confirmation des cas. Cette chronologie nourrit un débat politique et institutionnel sur la rapidité de la réponse provinciale et sur sa capacité de juguler une telle crise.
En matière de santé publique, la véritable victoire ne consiste pas à visiter le foyer épidémique de Wamba lorsque le virus s’y est déjà installé. La véritable victoire consiste à empêcher que ce foyer n’existe. C’est précisément là que se situe le cœur de la critique adressée aujourd’hui au Gouvernement provincial. À quoi sert l’autorité publique si elle n’est pas capable d’agir avant que la catastrophe ne survienne ? Gouverner ne consiste pas à courir derrière les événements, mais à les devancer.
Or, dans cette crise, le sentiment largement partagé est celui d’un exécutif provincial qui n’a commencé à mesurer l’ampleur de la menace qu’au moment où Ebola circulait déjà sur son territoire. Le déplacement du Gouverneur Jean Bakomito Gambu à Wamba est naturellement un acte important de présence institutionnelle. Il traduit la volonté des autorités de coordonner la riposte et d’apporter une réponse à une situation devenue critique.
Mais ce déplacement soulève également une interrogation politique de fond : pourquoi cette mobilisation intervient-elle alors que Wamba est déjà devenu l’épicentre de l’épidémie ? Pourquoi les dispositifs qui sont aujourd’hui annoncés n’ont-ils pas été activés lorsque les premiers cris d’alarme faisaient état d’un risque imminent ? Pourquoi avoir attendu que le virus franchisse les frontières administratives pour mettre en œuvre des mesures qui auraient précisément dû empêcher cette progression ?
Le principe fondamental de la lutte contre Ebola est pourtant connu depuis des décennies. La prévention est la première ligne de défense. Elle repose sur le contrôle des mouvements de population, le dépistage précoce, la surveillance communautaire, l’identification rapide des contacts, la sensibilisation des populations et le prépositionnement des équipes spécialisées. Plus ces mécanismes sont activés tôt, plus les chances de contenir une épidémie sont élevées. À l’inverse, chaque jour perdu laisse au virus l’opportunité d’étendre silencieusement sa chaîne de transmission.
Le cas du Haut-Uélé donne aujourd’hui l’image d’une gouvernance essentiellement réactive et où l’action est engagée pour nourrir les communicatologues à l’affut de toutes petites informations pour assurer leur per diem. L’impression qui s’en dégage est celle d’un pouvoir qui intervient lorsque la crise est déjà installée, plutôt que d’un exécutif qui construit une véritable politique d’anticipation. Cette perception est d’autant plus préoccupante que la province fait déjà face à de multiples défis.
Il y a insécurité persistante, fragilité du système sanitaire, difficultés socio-économiques et accès limité aux soins dans plusieurs territoires. Dans un tel contexte, chaque retard dans la gestion d’une urgence sanitaire accroît mécaniquement la vulnérabilité des populations. La lutte contre Ebola mobilise le Gouvernement central et le gouvernement provincial. Les autorités sanitaires nationales, les partenaires internationaux, les organisations humanitaires et les communautés locales.
Mais reconnaître cette responsabilité partagée ne dispense pas l’exécutif provincial de répondre aux interrogations légitimes sur son niveau de préparation, sur les mesures préventives effectivement mises en œuvre avant l’apparition des cas et sur les raisons pour lesquelles les alertes publiques n’ont pas conduit à une accélération visible de la riposte. Aujourd’hui, le temps des déclarations est révolu. Les populations du Haut-Uélé n’attendent plus des promesses, mais des résultats.
Elles attendent des barrières sanitaires pleinement opérationnelles, un suivi rigoureux des personnes contacts, une protection effective des professionnels de santé, des centres d’isolement fonctionnels, des moyens logistiques suffisants et une communication transparente fondée sur les faits. Une épidémie ne se combat ni par des discours ni par des opérations de communication. Elle se combat par une organisation irréprochable, des décisions rapides et une présence permanente sur le terrain.
L’histoire retiendra peut-être que le virus Ebola n’a pas surpris le Haut-Uélé car il a été annoncé par plusieurs alertes. Ce qui paraît avoir fait défaut, ce n’est pas l’information sur le danger, mais la capacité de transformer cette information en action préventive. Dans toute gouvernance moderne, l’anticipation est le premier devoir de l’autorité publique. Lorsqu’elle cède la place à l’improvisation, ce sont toujours les populations qui supportent le coût du retard.
Aujourd’hui, les quatorze cas confirmés et les treize vies déjà perdues rappellent avec une brutalité insoutenable qu’en matière d’Ebola, chaque heure gagnée par le virus est une heure perdue par les décideurs. Et lorsqu’un gouvernement ne prévient pas une crise qu’il avait les moyens de préparer, il lui appartient désormais de démontrer, par des actes et non par des annonces, qu’il est encore capable d’en limiter les conséquences.
François Anga Kupa Journaliste et écrivain.













