La bataille de la mémoire congolaise se joue désormais aussi sur les réseaux sociaux. Il existe des combats qui dérangent moins par les personnes qui les portent que par les vérités qu’ils cherchent à faire reconnaître. En RD Congo, du FONAREV, créé le 6 décembre 2022, du GENOCOST, consacré par la loi du 26 décembre 2022, il y a eu une traduction d’une volonté progressive de sortir de la banalisation et de l’oubli de plusieurs décennies de violences, de massacres, de pillages et de souffrances collectives à une dénonciation sans précèdent.
Mais à mesure que cette question mémorielle gagne l’espace public, tant national qu’international, une autre bataille semble prendre de l’ampleur : celle de la communication numérique, de la délégitimation et, parfois, du harcèlement qui vise celles et ceux qui portent ce combat pour la mémoire, la reconnaissance et la justice. Dans ce contexte, Madame Denise Nyakeru Tshisekedi est devenue la cible de nombreuses attaques dans l’espace numérique, depuis le lancement de pétitions en faveur de la reconnaissance internationale des crimes commis en RD Congo, crimes dont les victimes et l’ampleur sont longtemps restées insuffisamment reconnues dans la mémoire collective internationale.
La vidéo de Madame Mutshebele, actrice politique belge d’origine congolaise devenue virale ce dernier temps qui accompagne cette réflexion est révélatrice de cette nouvelle configuration. La femme qui y prend la parole dénonce les insultes, les attaques personnelles, les propos à caractère raciste ou sexiste dirigés contre des femmes exposées dans l’espace public. Son intervention soulève une question qui dépasse largement les personnes concernées. A partir de quel moment la critique politique cesse-t-elle d’être une contradiction démocratique pour devenir une entreprise de destruction numérique de l’individu ?
DU FONAREV : RÉPARER LES VICTIMES ET RECONNAÎTRE LEUR SOUFFRANCE
Le Fonds national des réparations des victimes des violences sexuelles liées aux conflits et des victimes des crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité (FONAREV) a été institué par la loi n° 22/065 du 26 décembre 2022. Sa mission touche à l’identification des victimes, à leur accompagnement, à leur accès à la justice et à la mise en œuvre de mécanismes de réparation. Cette institution représente un changement important de paradigme. Pendant longtemps, l’histoire des guerres congolaises a principalement été racontée à travers les accords de paix, les négociations politiques, les mouvements rebelles, les interventions étrangères et les changements de régime.
Le FONAREV vient contribuer énormément à replacer la victime au centre du récit.
Il ne s’agit donc plus uniquement de demander : Qui a gagné la guerre ? Qui a signé l’accord ? Qui a obtenu quelle fonction politique ? Il faut également demander : Qui a été tué ? Qui a été violé ? Qui a perdu sa maison ? Qui a été déplacé ? Qui a vu son village détruit ? Et surtout : qui doit répondre de ces crimes ? C’est précisément cette logique qui donne au FONAREV une dimension qui dépasse la seule indemnisation financière. Selon sa présentation institutionnelle, le Fonds poursuit quatre dimensions complémentaires : identifier, accompagner, réparer et prévenir.
DU FONAREV AU GENOCOST : DE LA RÉPARATION À LA BATAILLE DE LA MÉMOIRE
Le GENOCOST fait franchir une étape supplémentaire à cette dynamique. Le terme associe l’idée de génocide à celle du « coût » économique des violences et cherche à attirer l’attention sur les liens entre atrocités, guerres, contrôle territorial et exploitation économique des ressources congolaises. Le 2 août est consacré à la Journée nationale d’hommage aux victimes des violences liées aux conflits et des crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité. Le GENOCOST pose ainsi une question fondamentale : qui écrit l’histoire des guerres de la RDC ?
Pendant plusieurs décennies, le Congo a souvent été présenté au monde à travers des catégories devenues presque automatiques : conflits ethniques, guerres civiles, faiblesse de l’État, groupes armés, instabilité chronique. Ces réalités existent, certes. Mais elles ne suffisent pas nécessairement à expliquer toute la complexité de près de trente années de violences. Le plaidoyer actuel cherche donc à documenter les responsabilités, préserver la mémoire des victimes et interroger la qualification juridique de certains crimes.
Le FONAREV reconnaît lui-même que cette qualification doit être abordée à partir des faits documentés et du droit international. C’est une nuance essentielle : la mémoire légitime des victimes ne dispense jamais de la rigueur historique et juridique. Le GENOCOST ne gagnera donc pas sa crédibilité simplement parce que les Congolais le répètent. Il la gagnera par les archives, les témoignages, les travaux scientifiques, les rapports internationaux, l’identification des victimes, l’établissement des responsabilités et la confrontation méthodique des faits.
Quand le contradicteur ne répond plus aux faits mais attaque la personne. C’est ici que la vidéo prend tout son sens. Dans un débat démocratique, personne ne devrait être au-dessus de la critique. Ni le Président de la République, ni son épouse, ni un ministre, ni un responsable du FONAREV, ni un journaliste, ni un chercheur, ni un militant du GENOCOST. Critiquer n’est pas harceler. On peut demander au FONAREV de rendre compte de ses financements. On peut questionner sa gouvernance. On peut discuter scientifiquement du concept de GENOCOST.
On peut contester une qualification juridique. On peut réclamer des résultats concrets en faveur des victimes. Ces interrogations relèvent du débat public légitime. Mais lorsqu’à la discussion sur les faits succèdent les insultes sur le physique d’une femme, son origine, son couple, sa vie privée, sa couleur de peau ou sa dignité, nous ne sommes plus dans l’argumentation. Nous sommes dans une stratégie de personnalisation du conflit informationnel. La vidéo de madame Mutshebele insiste justement sur cette frontière.
Elle évoque des femmes exposées aux insultes racistes ou humiliantes et rappelle qu’une épouse, même lorsqu’elle est mariée à une personnalité politique, conserve son droit à la dignité. Cette distinction est capitale. Être épouse d’un Président ne supprime pas les droits fondamentaux d’une femme. Elle peut être critiquée sur ses activités publiques, ses prises de position ou son implication institutionnelle. Mais le désaccord politique ne peut devenir un permis d’humilier. Le harcèlement numérique comme technique de déplacement du débat.
Du point de vue des Sciences de l’information et de la communication, le phénomène est particulièrement intéressant. Lorsqu’un débat devient difficile à gagner sur le terrain des faits, il peut être déplacé vers celui des personnes. On ne discute plus du GENOCOST : on attaque celle qui en parle… NYAKERU. On ne discute plus des victimes : on ridiculise leur porte-parole. On ne discute plus du Rapport Mapping : on fabrique une polémique périphérique. On ne débat plus des responsabilités historiques : on transforme une femme, un militant, un journaliste ou une personnalité publique en cible numérique.
C’est un mécanisme classique de diversion communicationnelle : déplacer l’attention du message vers le messager. Les réseaux sociaux amplifient considérablement ce phénomène. Quelques comptes peuvent lancer une expression humiliante, des insultes de basse classe, une photographie sortie de son contexte, un montage, une rumeur ou une accusation. Les partages successifs produisent ensuite une impression de consensus alors qu’il peut ne s’agir, à l’origine, que d’une opération portée par un nombre limité d’acteurs. La répétition finit alors par donner à l’insulte une apparence d’information. C’est précisément ici que commence la guerre informationnelle.
Une démocratie sérieuse doit pouvoir faire simultanément deux choses : combattre le harcèlement numérique et protéger le droit à la critique. La question congolaise ne peut pas être réduite à Félix Tshisekedi ou à son épouse. Il existe également un danger majeur à personnaliser excessivement le GENOCOST. Félix Tshisekedi quittera un jour le pouvoir. Les responsables actuels du FONAREV quitteront leurs fonctions. Les gouvernements changeront un jour. Les majorités politiques passeront.
Mais les morts resteront morts. Les victimes de Kisangani, de l’Ituri, du Haut-Uélé, du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et des autres régions touchées par les conflits ne peuvent appartenir à un parti politique.
Le GENOCOST ne devrait donc être ni « tshisekediste », ni oppositionnel. Il devrait être congolais. Le FONAREV indique d’ailleurs que son champ d’intervention couvre les faits à partir de 1993 et concerne différentes catégories de victimes directes et indirectes. Réduire cette problématique à la personne du Président ou de son épouse serait paradoxalement affaiblir la cause que l’on prétend défendre.
Derrière les insultes, une question fondamentale : à qui profite l’oubli ? La question mérite finalement d’être posée autrement. Pourquoi la reconstruction de la mémoire congolaise provoque-t-elle autant de tensions ? Pourquoi la volonté de documenter les crimes devient-elle parfois un champ de bataille numérique ?
Pourquoi certains débats quittent-ils rapidement le terrain historique pour tomber dans les insultes, les attaques personnelles et les campagnes d’humiliation ? Il serait imprudent d’attribuer automatiquement toutes ces attaques à une organisation coordonnée sans preuves permettant de l’établir. Mais leur effet communicationnel mérite d’être étudié : elles détournent l’attention des victimes et déplacent le débat vers les personnes. Et c’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu. Pendant que les Congolais s’affrontent pour savoir qui ils aiment ou détestent politiquement, la question centrale risque de disparaître : que s’est-il réellement passé en RD Congo depuis les grandes guerres des années 1990, qui en furent les victimes, quels acteurs portent quelles responsabilités et quelles réparations doivent en découler ?
Le Rapport Mapping des Nations Unies, les archives judiciaires, les témoignages, les recherches scientifiques et les autres documents disponibles doivent constituer la matière première de cette reconstruction historique. Le GENOCOST doit devenir une bataille de connaissance. La meilleure réponse au harcèlement numérique ne sera donc jamais un harcèlement numérique inverse. À l’insulte, il faut opposer la connaissance. À la manipulation, les archives. À la rumeur, la vérification. À la négation des souffrances, les témoignages documentés. À la propagande, la recherche scientifique. Et à la haine contre les individus, la dignité humaine.
Le FONAREV ne doit pas seulement réparer. Il doit contribuer à documenter. Le GENOCOST ne doit pas seulement commémorer. Il doit enseigner. Les universités congolaises ne doivent pas seulement reprendre le concept. Elles doivent le questionner, le documenter et produire des recherches susceptibles de résister à la confrontation scientifique internationale. Le FONAREV indique d’ailleurs avoir engagé des actions universitaires et de formation autour du narratif GENOCOST.
ON PEUT ATTAQUER UNE PERSONNE, MAIS ON N’EFFACE PAS UNE HISTOIRE PAR UNE INSULTE
La vidéo qui inspire cette réflexion met finalement en évidence un phénomène plus profond que la défense d’une femme ou d’une personnalité particulière : la brutalisation progressive du débat public numérique congolais. Il faut pouvoir critiquer les gouvernants sans les déshumaniser. Il faut pouvoir contrôler le FONAREV sans insulter ceux qui y travaillent. Il faut pouvoir discuter scientifiquement du GENOCOST sans mépriser les victimes. Et il faut pouvoir défendre la mémoire des crimes commis au Congo sans transformer toute contradiction en trahison nationale. Mais ceux qui pensent qu’une avalanche d’insultes numériques suffira à enterrer les questions historiques se trompent également.
Une insulte ne réfute pas un document. Un montage ne détruit pas une archive. Un hashtag ne ressuscite pas les morts. Une campagne de harcèlement ne remplace pas une démonstration historique. Le véritable défi commence donc maintenant. Du FONAREV, qui cherche à réparer, au GENOCOST, qui cherche à nommer et à faire reconnaître, la RD Congo tente de transformer la souffrance de ses victimes en mémoire collective. Cette bataille ne doit appartenir ni à un Président, ni à son épouse, ni à un gouvernement, ni à un parti politique. Elle appartient aux victimes.
Et si certains veulent contester le récit qui se construit, qu’ils apportent leurs archives, leurs recherches, leurs preuves et leurs arguments. Car lorsqu’il s’agit de millions de destins brisés, la vérité historique mérite mieux que des insultes sur Facebook, TikTok ou X.
FRANÇOIS ANGA KUPA
Chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication, Journaliste et écrivain.













